Dix-neuf ans plus tôt, ces mêmes rumeurs avaient déjà couru et la Terreur Rouge avait suivi. L’horreur en subsistait encore parmi tous les gens du Wild, car des milliers de tombes sans croix, qu’on fuyait comme une pestilence, et qui se disséminaient de James Bay au Lac Athabasca, témoignaient du droit de péage qu’exigeait sur son passage le fléau[27].
[27] James Bay, ou la Baie James, forme le creux le plus méridional de la Baie d’Hudson. Le Lac Athabasca est situé à un millier de kilomètres nord-ouest, entre le 60e degré et le Cercle Arctique. C’est sur la rive nord de l’Athabasca que se trouve la région dénommée le Fond-du-Lac.
Souvent, dans leurs courses vagabondes, Kazan et Louve Grise avaient rencontré de ces petits tertres funèbres, et un mystérieux instinct, qui dépassait l’entendement humain, leur disait, sans le secours d’aucun sens, que la mort était là-dessous. Peut-être aussi, surtout Louve Grise, que sa cécité rendait plus sensible aux effluves de l’air et du sol, percevaient-ils directement ce que des yeux ne pouvaient voir.
Toujours est-il que ce fut Louve Grise qui discerna la première, la présence de la Terreur Rouge.
En sa compagnie, Kazan explorait une ligne de trappes, qu’il venait de découvrir. La piste qui l’y avait amené était ancienne. Personne, depuis un assez grand nombre de jours, n’était passé là. Dans une première trappe, abritée par d’épais sapins, ils trouvèrent un lapin à demi putréfié. Dans une autre était une carcasse de renard, récurée à fond par un hibou, qui avait laissé quelques plumes derrière lui. La majeure partie des pièges étaient détendus. D’autres étaient recouverts de neige. Vainement Kazan furetait de trappe en trappe, afin de trouver un gibier vivant à dévorer.
A côté de lui, la louve aveugle sentait la Mort présente. Elle la sentait frissonner dans l’air, au-dessus d’elle, sur les faîtes des sapins. Elle la découvrait dans chacune des trappes qu’elle et Kazan rencontraient. La Mort, celle de l’homme, était partout. Et, à mesure qu’ils allaient, elle gémissait davantage, en mordillant le flanc de Kazan, qui trottait toujours de l’avant.
Tous deux arrivèrent ainsi à une clairière, où s’élevait une cabane. Cette cabane était celle d’Otto, le chasseur de fourrures.
Louve Grise s’arrêta devant et, s’asseyant sur son derrière, leva vers le ciel gris sa face aveugle. Puis elle jeta une longue plainte. Alors les poils de Kazan commencèrent à se hérisser tout le long de son échine. Il s’assit à son tour et joignit à celui de Louve Grise sa hurle à la Mort.
La Mort était en effet dans la cabane. Au sommet de celle-ci se dressait une perche, faite d’un jeune sapin, au bout de laquelle flottait une bande de cotonnade rouge. C’était le drapeau avertisseur de la Mort Rouge, dont, de James Bay au Lac Athabasca, tout le monde connaissait bien la signification.
Le trappeur Otto, comme des centaines d’autres héros du Northland, avant de se coucher pour mourir, avait arboré le funeste signal.