Un jour où il s’était enfoncé un éclat de bois dans la plante d’une de ses pattes, elle ne cessa de lécher la blessure, pour la faire saigner et tirer dehors l’écharde douloureuse. Toujours, quand ils étaient au repos, elle posait sa belle tête aveugle sur le dos ou sur le cou de Kazan.

Le petit gibier abondait autour d’eux et il faisait chaud dans le tronc de l’arbre. Rarement ils s’aventuraient, même pour chasser, hors des limites du marais hospitalier. Tout là-bas, parfois, dans les vastes plaines et sur les crêtes lointaines, ils entendaient bien le cri de chasse des loups, sur la piste de la viande. Mais ils ne frissonnaient plus à l’appel de la horde et le désir de les rejoindre n’était plus en eux.

Comme un jour, ils avaient poussé leur course un peu plus loin que d’ordinaire, ils traversèrent une plaine sur laquelle un incendie avait passé, l’été précédent, grimpèrent sur une crête qui se trouvait devant eux, puis redescendirent vers une seconde plaine.

Là, Louve Grise s’arrêta, pour humer l’air. Kazan l’observa, attentif et nerveux, durant quelques instants, comme il en avait coutume. Mais, presque aussitôt, il comprit pourquoi les oreilles dressées de Louve Grise se rabattaient brusquement et lui-même sentit s’affaisser son train d’arrière. Ce n’était point un gibier qui était proche. C’était une autre odeur, celle de l’homme, qui avait frappé leurs narines.

Les deux bêtes parurent hésiter durant quelques minutes. Louve Grise était venue se mettre derrière Kazan, comme sous sa protection, et se plaignait. Kazan ouvrit la marche.

A une distance de moins de trois cents yards, ils arrivèrent à un boqueteau de petits sapins et y trouvèrent un « tepee »[29] enfoui presque entièrement sous la neige.

[29] Case indienne.

Il était abandonné. La vie et le feu s’en étaient retirés. C’est de là que venait l’odeur de l’homme.

Les pattes raides et le poil frémissant, Kazan s’approcha de l’ouverture du tepee. Il regarda intérieurement. Au centre de la cabane, sur les cendres carbonisées d’un feu, gisait, enveloppé dans une couverture à demi consumée, le corps d’un petit enfant indien. Kazan pouvait voir les pieds minuscules, chaussés de menus mocassins. Le corps était comme desséché et c’est à peine si l’odorat pouvait en sentir la présence.

Kazan sortit sa tête du tepee et aperçut, derrière lui, la louve aveugle qui promenait son nez autour d’un tertre allongé, dont la forme étrange se dessinait encore sous la neige. Elle en fit trois fois le tour, avec défiance, puis s’assit sur son derrière, à quelque distance.