Celle-ci était toute récente et Louve Grise gronda plus fort, les crocs découverts, comme si un objet invisible l’avait piquée. En même temps, le vent apportait au couple une âcre odeur de fumée.

Kazan et Louve Grise grimpèrent sur un monticule voisin. Ils aperçurent de là, au-dessous d’eux, une cabane qui brûlait, tandis qu’un traîneau attelé de chiens disparaissait parmi les sapins, avec l’homme qui le conduisait. Dans la cabane il y avait un autre homme, mort du terrible fléau, et qui flambait avec elle. Telle était la loi du Nord.

Devant le bûcher funèbre Louve Grise demeurait plus rigide qu’un roc, tandis qu’un gémissement roulait dans la gorge de Kazan, Puis, soudain, ils prirent la fuite, comme s’ils avaient eu eux-mêmes le feu au derrière, et ne s’arrêtèrent que dix milles au delà, sur un marécage glacé, où ils s’enfouirent dans la végétation drue et touffue qui le recouvrait.

Les jours et les semaines qui suivirent achevèrent de marquer l’hiver de 1910 comme un des plus terribles de toute l’histoire du Northland. La Terreur Rouge, le froid et la famine firent à ce point pencher la balance de la mort, tant pour les bêtes sauvages que pour les humains, que ce chapitre ne sera jamais oublié, même des générations à venir.

Kazan et Louve Grise avaient, parmi le marais, trouvé une demeure confortable dans le tronc creux d’un arbre tombé. C’était un petit nid fait à souhait, et bien abrité de la neige et du vent. Louve Grise, qui l’avait découvert, en prit possession la première et s’y étala sur son ventre, en haletant de satisfaction. Kazan y entra après elle.

Ils continuèrent à vivre sur les lapins blancs et sur les perdrix de sapins. Kazan surprenait les perdrix lorsque ces oiseaux se posaient sur le sol. Il bondissait sur eux avant qu’ils l’eussent entendu s’approcher.

Louve Grise avait cessé de s’affliger de sa cécité, de se frotter les yeux avec ses pattes et de pleurnicher pour la lumière du soleil, pour celle de la lune dorée et des étoiles. Son ouïe et son odorat s’affinaient de plus en plus. Elle pouvait sentir, dans le vent, un caribou à deux milles de distance et, à une distance supérieure, deviner la présence d’un homme. Par une nuit calme, elle percevait le clapotis d’une truite dans un torrent, à un demi-mille.

Son aide était, à la chasse, devenue précieuse pour son compagnon. C’était elle qui flairait le gibier et indiquait sa présence à Kazan qui, sur ce point, s’en reposait, maintenant, entièrement sur elle. Elle avait bien essayé aussi de prendre, malgré sa cécité, la poursuite des bêtes qu’elle faisait lever. Mais toujours elle avait échoué.

Les circonstances spéciales où tous deux se trouvaient les avaient accouplés non plus, seulement pour la saison des amours, mais pour toujours. Tandis que Kazan, dans ses chasses, ne pouvait plus se passer de Louve Grise, Louve Grise avait facilement déduit de sa cécité que sans Kazan elle périrait.

Son compagnon, pour elle, signifiait la vie. Aussi ne cessait-elle de le caresser et d’en prendre soin. Si Kazan grondait vers elle, dans un accès d’humeur, elle ne répondait point par un coup de dent, mais baissait humblement la tête. De sa langue tiède, elle faisait fondre la glace qui, lorsqu’il rentrait, s’était formée sous les poils, entre les griffes de Kazan.