L’endroit était boisé. Mais, s’ils ne pouvaient rien voir, maintenant ils percevaient nettement un fracas de cornes qui se croisaient et s’entre-choquaient, en grand heurt de bataille.

Ils arrivèrent bientôt à une clairière et Kazan, tout à coup, s’aplatit sur son ventre. Louve Grise fit comme lui.

Au milieu de la clairière, dont toutes les jeunes pousses avaient été broutées, tous les buissons rasés, se tenait une assemblée d’élans. Il y avait en tout six bêtes, trois femelles, un petit d’un an, et deux mâles. Les deux mâles étaient engagés en un formidable duel et les trois femelles regardaient.

Le plus jeune des deux mâles, à peine adulte, taureau robuste au poil luisant, dans toute la force de ses quatre ans, portait sur la tête une ramure compacte, qui n’était pas parvenue à son plein développement, mais qui gagnait en robustesse et en acuité ce qu’elle n’avait pas encore en ampleur. Il avait, durant l’ouragan des jours passés, amené son troupeau, dont il était le chef, les trois femelles et le petit d’un an, sous l’abri propice de la forêt de sapins.

Là, le second mâle, plus âgé, était venu le rejoindre durant la nuit, pourchassé lui aussi par l’ouragan. Et, sans vergogne, l’intrus avait tenté, près des femelles, d’empiéter sur le domaine de son hôte.

Le vieux taureau, quatre fois plus âgé que le jeune, pesait deux fois comme lui. Ses massives et redoutables cornes, irrégulières, palmées et noueuses, disaient son âge. C’était un guerrier accompli, qui avait pris part à cent combats. Aussi n’avait-il point hésité à livrer bataille à son jeune adversaire, afin de lui voler sa famille et son gîte.

Trois fois déjà depuis l’aurore, les deux adversaires avaient combattu. La neige foulée était autour d’eux rouge de sang. Et de ce sang l’odeur arrivait délicieusement aux narines de Kazan et de Louve Grise, qui le reniflaient ardemment. Des bruits étranges roulaient dans leur gorge, et ils se pourléchaient les mâchoires.

Les deux combattants étaient là, le front baissé, tête contre tête. Le vieil élan n’avait pas encore gagné sa victoire. Il avait pour lui l’art de la guerre, son poids supérieur, sa force plus mûre, son immense ramure. Le cadet possédait la jeunesse et l’endurance. Ses flancs ne haletaient point comme ceux du vieil élan, dont on voyait souffler les naseaux, qui s’ouvraient comme le creux intérieur de deux grosses sonnettes.

Puis, comme si quelque esprit invisible en avait donné le signal, les deux bêtes se reculèrent sur l’arène, pour prendre du champ, et le combat recommença.

Les dix-huit cents livres de chair et d’os du vieil élan foncèrent, en un clin d’œil, sur son jeune adversaire qui, non moins rapidement, se dressa en l’air et, pour la vingtième fois, les cornes se croisèrent. On aurait pu, à un demi-mille de distance, entendre le heurt des bois puissants et les craquements qui s’ensuivirent.