Tandis que les forces du vieux mâle semblaient diminuer, on eût dit que celles du jeune élan croissaient avec la lutte. Comprenant que la bataille touchait à son dénouement, il s’engagea à fond, et redoubla de vigueur et d’efforts.
Kazan et Louve Grise entendirent soudain un bruit sec, quelque chose comme le craquement d’un bâton que l’on brise sur son genou. On était alors en février, époque où les animaux à cornes commencent à se dépouiller de leurs bois, que les vieux mâles perdent les premiers. Cette circonstance décida de la victoire.
Une des énormes ramures du vieil élan s’était déboîtée de son crâne et était tombée sur l’arène sanglante. L’instant d’après, quatre pouce, quatre pouces d’une corne acérée comme un stylet s’enfonçaient dans son épaule. La panique le prit et il abandonna tout espoir de vaincre. Il se mit à reculer pas à pas, en se balançant sur ses pattes, tandis que le vainqueur continuait impétueusement à lui larder le cou et les épaules, d’où jaillissaient de petits ruisseaux de sang.
Il parvint enfin à se dégager et, faisant volte-face, décampa au triple galop, à travers la forêt. Le jeune élan le regarda fuir et ne le poursuivit pas. Il demeura quelques instants à se secouer la tête, les flancs haletants et les narines dilatées. Puis il s’en revint, en trottant, vers les femelles et vers le petit, qui, durant tout ce temps, n’avaient point bougé.
Du vainqueur et de sa famille Kazan et Louve Grise, tout frissonnants, n’avaient cure. De leur cachette, ils avaient vu devant eux, sur le champ de bataille, de la viande saignante, et un désir ardent s’emparait d’eux, d’y goûter. Ils se glissèrent en arrière et rejoignirent, fous de gourmandise, la piste rouge que le vieil élan avait laissée derrière lui.
Oubliant Louve Grise, tellement la concupiscence et la faim lui tenaillaient les entrailles, Kazan se précipita le premier sur cette piste, les mâchoires baveuses, un courant de feu dans ses veines, et les yeux flamboyants, qui lui sortaient de la tête.
Mais Louve Grise n’avait pas besoin de lui, pour la conduire. Le nez au ras de la piste sanglante, elle courait, courait, courait, à la suite de Kazan, aussi rapide que si ses yeux n’avaient point été dos à la lumière.
Au bout d’un demi-mille environ, ils rejoignirent le vieux taureau. Il s’était arrêté derrière un bouquet de baumiers et demeurait là, debout, immobile, au milieu d’une mare de sang qui s’élargissait dans la neige.
Ses flancs, se gonflant et s’abaissant, continuaient à panteler. Sa tête massive, grotesque avec sa seule corne, s’affaissait sur elle-même. Ses narines saignaient. Mais il demeurait, tout épuisé qu’il fût, puissant encore et une bande de loups aurait, en des circonstances ordinaires, hésité à s’attaquer à lui.
Kazan, n’hésita point. Il bondit, avec un grognement féroce, et planta ses dents dans la peau épaisse de la gorge du colosse. Puis il retomba sur le sol et il se recula d’une vingtaine de pas, pour renouveler immédiatement son attaque.