Voilà ce qu’il escomptait. Toutefois s’il fallait lutter, il serait prêt à se défendre. Mais, surtout à cause de Marette, il devait éviter d’être rejoint. Il s’agissait donc d’arriver à la chute avant le crépuscule.
Le canot avait embarqué une certaine quantité d’eau de pluie. Kent s’empressa d’écoper. Ce travail l’ayant mis en moiteur, pour ne point se refroidir, il prit les rames. Une douzaine de bons coups bien appuyés lui faisaient obtenir une vitesse telle qu’il lui devenait pour quelque temps difficile de frapper utilement l’eau fuyante. Il attendait un moment égal à celui durant lequel il venait de ramer. Cela lui permettait de bien reprendre haleine, et il se reprenait à manœuvrer comme s’il eût aperçu le canot de la Division.
Grâce à ces intervalles de repos, il put résister longtemps à la fatigue. Il gagna ainsi une nouvelle avance de plusieurs milles.
Il avait toujours dit : « Vous pouvez entendre battre le cœur du fleuve, si vous savez l’écouter. » Il l’entendait à présent. Le fleuve qui l’avait consolé dans ses moments d’ennui, devenait son allié à cette heure même. Le parfum des cèdres et des balsaniers, plus dense après la pluie, et qui se volatilisait sous les premiers rayons du soleil, entrait dans le courant d’air du fleuve. Kent le respirait à pleins poumons.
Non, le canot de la Division ne pourrait les rejoindre. Kedsty, O’Connor et lui-même partis, qui resterait-il comme fin limier ? Personne. Les mouvements de Kent étaient devenus automatiques. Sous l’effet de l’épuisement, il cessa de penser d’une façon cohérente. Son intelligence était momentanément évanouie. Longtemps encore il resta dans cet état, voulant employer ses forces jusqu’à leur extrême limite afin de gagner encore quelques milles. Ainsi il ne put parvenir à reconnaître une odeur qui se mêlait depuis un moment au parfum des cèdres. Elle lui paraissait pourtant comme un arome de vie.
Dressant la tête, il aperçut sur le toit de la cabine une fumée qui se déroulait en dentelle grise pour se perdre au loin, très loin dans la brume du fleuve. Elle ne lui était arrivée que par bouffées subtiles : c’était l’arome de vie qu’il sentait.
Marette ne dormait donc plus. Elle avait rallumé le feu. Il frappa deux petits coups à la porte de la cabine.
— Oh ! trop tôt… Enfin, entrez, lui fut-il répondu.
Une autre odeur le surprit agréablement en entrant, celle du lard et du café. Il avait cru Marette en train de se chausser ou occupée à sa toilette matinale ; au lieu de cela, elle préparait le déjeuner !
Ce n’est pas une tâche extraordinaire, ni un exploit remarquable que de frire du lard et faire du café, mais Kent en fut transporté au septième ciel.