A cent mètres était l’issue du couloir. Comment y parvenir ? Il essaya de s’imaginer la suite d’efforts qu’il lui fallait entreprendre pour y parvenir, et il se vit poussé par le courant, se retenant aux roches, s’y cramponnant pour reprendre haleine, s’abandonner encore aux flots, s’accrochant de nouveau aux parois du couloir. Cette vision lui donna le vertige et une impression d’asphyxie.

Cependant il pouvait respirer librement. Pourquoi donc demeurait-il à cette place ? Sans plus réfléchir, il se lança à l’eau.

Il ne se souvint jamais de ce qui se passa dans les quelques minutes où il devint le jouet de l’onde mugissante. Il en sortit, les vêtements en lambeaux, méconnaissable, à demi fou.

Sur la berge contre laquelle il fut poussé, les derniers rayons de soleil doraient un monde verdoyant. Le fracas de la chute n’était plus qu’un bruissement lointain. Le fleuve s’était élargi et coulait en nappes paisibles.

Il aurait pu craindre d’être aperçu par ses poursuivants, mais il n’y songea pas.

De fait, lorsque les hommes de la police avaient vu le bateau de Kent heurter la Dent du Dragon et sombrer, les corps de Kent et de Marette s’engageant dans le rapide de droite, ils s’arrêtèrent et rebroussèrent chemin, jugeant leur mission terminée.

Kent, sur la berge, se surprit à sangloter, à sangloter avec des râles comme un petit enfant en proie à un chagrin violent. La réaction s’opérait en lui. Son émotion calmée, il voulut appeler Marette ; mais il se doutait bien qu’elle n’était plus, qu’elle l’avait quitté pour toujours.

Cependant, jusqu’aux dernières lueurs du crépuscule, il la chercha. Lorsque la lune apparut, au milieu de la nuit, il chercha encore. Il ne sentait pas ses blessures : il ne s’en rendit compte qu’en s’écroulant sur la grève, tel un homme frappé sur la piste.

L’aurore le trouva errant, déjà loin du fleuve, et, vers midi, André Boileau, le vieux métis aux cheveux blancs, qui chassait au Creek-Burntwood, le rencontra. Saisi de compassion à la vue de ses blessures, le métis le conduisit, en le soutenant, jusqu’à sa cabane cachée au loin dans la forêt.

Kent resta chez le vieil André les six jours qui suivirent, tout simplement parce qu’il n’avait ni la force ni le désir d’aller ailleurs.