André s’étonna que Kent n’eût aucune fracture. Mais de nombreuses contusions à la tête firent terriblement souffrir le blessé durant trois jours et trois nuits. Pendant ce temps, il demeura dans le délire, entre la vie et la mort. Le quatrième jour il reprit connaissance. Boileau lui fit absorber du bouillon de gibier. Il se leva le cinquième jour. Le sixième, il déclara à André, en le remerciant, qu’il était prêt à partir.
André Boileau, après avoir vainement essayé de le retenir, lui donna de vieux vêtements, quelques provisions et la bénédiction de Dieu. Kent, lui ayant fait croire qu’il se rendait à Athabasca-Landing, retourna vers la Chute.
Ce n’était pas prudent. Il savait bien aussi que, sous tous les rapports, il était préférable de prendre la direction opposée. Mais il avait perdu tout esprit de lutte, il obéissait à l’impulsion qui le poussait vers les lieux de la tragédie.
Il n’éprouvait aucune crainte de se montrer : toute sa prudence l’avait abandonné. Il ne cherchait pas à éviter le danger. S’il avait rencontré des gens de la police, peut-être même se serait-il fait connaître à eux sans le moindre souci d’être pris, car tout lui était indifférent. Une lueur d’espoir l’aurait tiré de cet état, mais il ne lui restait plus aucun espoir. Sûr que Marette était morte, il se sentait seul au monde, impitoyablement seul. Tout était détruit en lui.
Lorsqu’il eut rejoint le fleuve, il ne put en partir. A force d’aller et de venir le long de la Chute, depuis l’endroit où le fleuve se glisse entre les rochers jusqu’à celui où il reprend son cours tranquille deux milles plus bas, ses pieds avaient fini par tracer un sentier. Deux ou trois fois par jour il le parcourait tout en posant quelques pièges pour assurer sa nourriture. La nuit il couchait dans une crevasse au pied de la chute. A la fin de la semaine, l’ancien Kent avait disparu de ce monde. Il était devenu tout autre, avec une barbe hirsute, des yeux caves, des joues creuses dont la barbe ne parvenait pas à cacher la maigreur. O’Connor, passant à côté de lui, ne l’aurait pas reconnu.
Le huitième jour, il découvrit par hasard entre deux blocs de rocher le petit paquet de Marette. Il s’en saisit aussitôt et le pressa contre sa poitrine. A partir de cet instant un nouveau changement s’opéra en lui.
Il lui sembla qu’un message lui était parvenu de la part de Marette elle-même. Il crut que l’esprit de la jeune fille habitait en lui, réchauffant son cœur d’un nouveau feu. Elle était partie, et cependant elle revenait vers lui. Il fut convaincu que l’esprit de Marette ne le quitterait plus jusqu’à la mort. Ses yeux brillaient comme si elle eût été devant lui. Elle ne l’avait pas délaissé : elle lui redisait la confiance qu’elle avait placée en lui, la promesse de lui appartenir toujours. Il lui restait quelque chose d’elle à défendre.
Cette nuit-là, il dormit pour la dernière fois dans la crevasse. Il avait pris le cher petit paquet de Marette entre ses bras avant de s’endormir.
Le lendemain il se dirigea vers le Nord-Est. Le cinquième jour après avoir abandonné le pays d’André Boileau, il rencontra un métis qui, en échange de sa montre, lui donna un fusil, des munitions, une couverture, de la farine et quelques ustensiles pour préparer ses aliments. Ainsi muni, il n’hésita point à s’engager plus profondément dans la forêt.
Kent, l’homme le plus correct de la Division N, maintenant couvert de haillons, les cheveux en broussailles, errait dans le seul but d’être seul et de s’éloigner de plus en plus du fleuve. Le hasard le mettait quelquefois en présence d’un Indien ou d’un métis ; il leur disait quelques mots et repartait seul.