Chaque nuit, bien que la température fût très douce, il allumait un petit feu de campement, parce que, auprès du foyer il sentait mieux la présence de Marette. Alors il dénouait le petit paquet et prenait un à un, dans ses mains largement ouvertes, les précieux objets qui avaient appartenu à sa chère disparue. Il les adorait, ces choses, notamment les petits souliers, qu’il avait enveloppés dans une fine écorce de bouleau.

Il aurait défendu ce trésor au prix de sa vie. En vague action de grâce, il remerciait Dieu de ce que le fleuve ne lui avait pas tout volé.

Il s’efforçait de se rappeler tous les actes de Marette, ses moindres paroles, toutes ses marques de tendresse dont le souvenir avivait son amour. Chaque jour elle devenait plus réelle que lui-même. Il la sentait toujours à ses côtés, blottie dans ses bras la nuit, et, dans la journée, marchant avec lui, la main dans la sienne. Cette illusion adoucissait ses souffrances par le sentiment d’une possession que ni les hommes, ni le destin ne pouvaient lui ravir — une présence de tous les instants.

Cette présence le ranimait. Elle lui faisait lever la tête, bomber la poitrine et regarder encore la vie en face. Elle lui devenait plus intime et plus chère à mesure que le temps passait.

Le début de l’automne le trouva dans la région du Fond du Lac, à deux milles est du Fort Chippewyan. Cet hiver-là, il rencontra un Français, et, jusqu’en février, ils chassèrent ensemble sur les limites basses des Solitudes.

Il finit par prendre en estime ce Français, nommé Picard. Cependant il ne lui fit point part de ses secrets, et lui cacha le désir qui venait de naître en lui.

Ce désir devint de plus en plus tenace, comme une obsession, à mesure que la saison de l’hiver approchait de son terme. Il y pensait nuit et jour. Il voulait aller à la maison.

Ce mot ne se rapportait pas dans sa pensée à une demeure du Landing, ni du pays du Sud. « A la maison » signifiait pour lui l’endroit où avait vécu Marette.

Marette morte, abandonnant son corps aux rochers du fleuve, était allée se réfugier chez elle, là-bas, quelque part au pied des Montagnes du Nord, là où s’étendait la Vallée du Silence. L’esprit de Marette l’y attirait ; elle le suppliait de s’y rendre, le pressant de se mettre en route pour venir vivre là où elle avait vécu. Il trouva en cela une nouvelle raison de vivre. Il découvrirait la maison de Marette, ses parents, la vallée qui aurait dû être leur Paradis.

Ainsi, vers la fin de février, il prit congé de Picard et se dirigea de nouveau vers le fleuve.