Il continua cependant à se diriger tout droit vers l’Ouest, à l’aide de la boussole qu’un certain Gowen lui avait donnée à la rivière Hay. Même cette boussole jaunissait dans sa poche. Il lui était impossible de manger, et il ne but que deux fois de l’eau de sa gourde.

Et Marette avait fait jadis ce voyage !… Il ne cessait de se le répéter. C’était le chemin secret pour entrer et sortir de son monde caché, cette région maudite, ce pays interdit à l’Indien et au Blanc. Il lui était pénible de penser qu’elle avait suivi cette route, respiré cet air dont il suffoquait par moment et qui plus d’une fois lui avait donné des nausées au point de le rendre malade. Il marchait désespérément, ne sentant ni la fatigue, ni la tiédeur de l’humidité environnante.

La nuit vint, et la lune se leva, éclairant d’une clarté morbide ce monde malsain dans lequel il était plongé. Il s’allongea dans le fond de sa pirogue, se couvrit la figure de son vêtement de caribou et essaya de dormir. Ce fut en vain. Il se leva avant l’aube et consulta sa boussole à la lueur d’allumettes. Pendant toute la journée, il n’essaya pas de manger, mais à la tombée, de la nuit, l’air se fit plus respirable. Il fraya son chemin à la clarté de la lune, déjà vive. Et enfin, durant une pause, il entendit devant lui, dans le lointain, le hurlement d’un loup.

Il cria de joie. La brise de l’ouest lui amena un air qu’il aspira avec la même jouissance qu’éprouve un homme altéré rencontrant une source dans le désert. Il ne regarda plus sa boussole, mais il se dirigea hardiment vers l’endroit d’où venait cet air frais. Une heure plus tard, il remarqua qu’il pagayait contre un léger courant ; il en goûta l’eau et s’aperçut qu’elle n’avait qu’un très léger goût de soufre. A minuit l’eau était fraîche et limpide. Il aborda une rive couverte de sable et de galets, se déshabilla et se lava avec une immense satisfaction. Abandonnant sa vieille chemise et son vieux pantalon de trappeur, il revêtit un costume qu’il avait conservé dans son sac. Puis il construisit un feu et mangea pour la première fois depuis deux jours.

Le lendemain matin, il grimpa sur un grand sapin et observa la région environnante. A l’ouest s’étendait un pays bas et vaste entouré de collines, sur une distance de quinze à vingt milles. Au delà s’élevaient les pics neigeux des Montagnes Rocheuses. Il se rasa, coupa ses cheveux et continua sa route.

Cette nuit-là, il ne campa que lorsqu’il lui fut impossible de conduire sa pirogue plus loin. Le cours d’eau était devenu étroit comme un ruisseau. A cet endroit Kent se trouvait entre les premiers contreforts verdoyants des collines. A l’aube, il dissimula sa pirogue entre les roseaux et se mit en route, sac au dos.

Pendant une semaine, il avança lentement vers l’Ouest. Le pays était splendide, mais inhabité. Les collines se muaient en montagnes : il crut se trouver devant les monts Campbell. Il se rendit ainsi compte que depuis le Pays du Soufre, il avait suivi une bonne piste. Il marcha cependant huit jours sans rencontrer la moindre trace d’un être vivant. Enfin il tomba sur les restes d’un feu de campement, un feu qui avait brûlé toute une nuit, alimenté par de grosses branches coupées à coups de hache. A ces signes, il reconnut la main d’un blanc.

Le dixième jour, il arriva à la pente occidentale de la première chaîne de montagnes.

Devant ses yeux s’étalait une des plus magnifiques vallées qu’il eût jamais contemplées. C’était plutôt une large plaine. Au delà, à une distance de cinquante milles, s’élevaient les sommets majestueux des plus hautes montagnes du Yukon. Comment donc, dans une région aussi vaste, parviendrait-il à découvrir l’endroit qu’il cherchait ?

Il espérait toujours croiser des Blancs ou des Indiens qui auraient pu le renseigner.