Il traversa lentement cette plaine immense, d’une riche végétation, couverte de fleurs, un vrai paradis de chasseur. Il se disait que peu de chasseurs étaient venus si loin. Du reste aucun ne s’était aventuré dans le Pays du Soufre, qui figurait sur sa carte comme un espace désertique.

Les montagnes du Yukon, qui se dressaient devant lui, formaient une muraille infranchissable, hérissée de pics couverts de neige, dominant les nuages comme de formidables chiens de garde. Il savait que derrière ces montagnes coulaient les grands fleuves du versant occidental, s’étendaient la ville de Dawson, le Pays de l’Or et de la Civilisation, tandis qu’ici régnait l’imposant silence d’un paradis que l’homme ne soupçonnait pas.

Il ne se servait plus de sa boussole, mais il se guidait sur un groupe formé de trois pics géants. Il tenait sans cesse les yeux fixés sur le plus haut de ces pics, qui le fascinait et semblait représenter le gardien de la vallée depuis des millions d’années. Il le surnomma « le Gardien ». Cette appellation lui devint familière, tandis qu’il continuait sa route. La première nuit qu’il campa dans la vallée, il vit la lune se coucher derrière le géant.

Une voix, au fond de lui-même, ne cessait de lui répéter que le beau pic était le gardien de Marette. Elle l’avait sans doute regardé des milliers et des milliers de fois, comme lui-même à cette heure ; car si sa demeure était bien de ce côté de la chaîne des Campbell, Marette ne pouvait manquer de l’apercevoir. Il était visible de cent milles de distance.

Le second jour, Kent découvrit à l’ensemble des trois pics une nouvelle forme. Tandis que les contours des deux moins grands devenaient plus précis, le plus haut ressemblait à un puissant château. Un peu plus tard, sous la lumière de la lune, avant que le brouillard l’eût envahi, « le Gardien » prit l’aspect d’une colossale tête humaine, tournée vers le sud.

Le lendemain, à l’aube, Kent fut encore plus frappé par l’aspect de cette tête, une tête qui aurait été taillée par des mains de géants. Les deux autres pics eurent bientôt, eux aussi, semblable aspect. La tête formée par l’un regardait le Nord ; celle que figurait l’autre faisait face à la vallée. Le cœur de Kent palpita : « Voilà les Hommes Silencieux », murmura-t-il.

Ces mots qui convenaient si bien au spectacle qu’il avait sous les yeux, inondaient son âme. « La Vallée des Hommes Silencieux !… La Vallée du Silence ! » répétait-il en regardant les trois têtes colossales, dressées vers le ciel. Quelque part auprès d’elles, sous elles, à droite ou à gauche, était cachée la vallée de Marette.

En poursuivant sa route, Kent se sentait pénétré par une joie, subtile d’abord, mais qui devint parfois intense au point de lui faire oublier sa douleur ; et à ces moments, il lui semblait que Marette était là, attendant son arrivée pour lui souhaiter la bienvenue. Mais les scènes tragiques de la Chute de la Mort passaient devant ses yeux et lui faisaient penser que les trois têtes attendaient — et attendraient toujours en vain — le retour de la disparue.

Lorsque le soleil se coucha, la tête tournée du côté de la vallée sembla s’animer pour poser à Kent cette angoissante question :

— Où est-elle ?…