— Cependant Donald n’était pas guéri. Le désir de la vengeance le travaillait toujours. Une manie s’y mêla : « La folie des grandeurs », comme disent les médecins. Il voulut envoyer Marette dans le premier pensionnat de Montréal. Mon frère, si modeste jadis, rêvait pour Marette une vie somptueuse. Marette, partie, se désolait dans son nouveau milieu. Je le devinais bien au ton de ses lettres. Quatre ans passèrent. Elle était excédée de la vie qu’elle passait là-bas. Je décidai mon frère à aller la reprendre. Nous nous rendîmes donc tous deux à Montréal ; et là Donald apprit que John Barkley et Kedsty étaient à Athabasca Landing. Ce ne fut pas de la colère qu’il éprouva, mais de la frénésie.

Mon frère n’était donc plus maître de lui. J’essayai de lui expliquer qu’il valait mieux laisser agir la justice. Nous avions en main des preuves irréfutables, l’attestation de nombreuses personnes. La richesse et l’influence des deux misérables ne pouvaient les mettre à l’abri du châtiment légal. Mais mon frère n’avait qu’une idée dans sa pauvre cervelle de malade : tuer, tuer, tuer. Il nous échappa. Je n’avais qu’un devoir : me mettre en route aussitôt, rattraper l’avance que Donald avait prise et faire arrêter les deux coquins. Je partis donc. Marette voulut à toute force m’accompagner.

Vous savez maintenant que j’arrivai trop tard, puisque mon frère s’était vengé de John Barkley. Mon arrivée inopinée, une certaine ressemblance avec Donald qu’on avait vu rôder autour de la maison de Barkley, des renseignements que je pris maladroitement, tout cela fit qu’on me suspecta et qu’on m’arrêta.

Je me gardai bien de me disculper sur le moment, car, me trouvant sous les verrous, entre les mains de Kedsty, qui sait si l’inspecteur n’aurait pas imaginé un moyen expéditif de me faire taire pour toujours… Je me réservais de tout apprendre à mon avocat. Mais Marette m’avait devancé, comme je vais vous l’apprendre.

Kedsty savait pertinemment qui était le meurtrier de Barkley. Il ne pouvait donc croire à votre généreux mensonge qui me rendait la liberté.

Trigger prit une main de Kent et la serra avec force.

— Oui, mon cher Kent, vous n’avez pas craint de faire de faux aveux pour me payer d’un misérable petit service que je vous avais rendu autrefois. Dès que je fus relâché, je me mis à la recherche de mon frère et Marette imposa sa présence à Kedsty. Elle s’installa chez lui pour guetter, lui dit-elle, l’arrivée de Donald. Quand on a su toute l’affaire au Landing, cela a paru invraisemblable. Vous-même vous n’y croiriez pas, si elle ne vous avait pas conduit dans sa chambre, sous le toit de l’inspecteur. Comment cette petite volontaire sut-elle maîtriser l’homme qu’était Kedsty ? C’est ce qu’elle vous apprendra elle-même en détail.

— Cela me semble en effet incroyable, dit Kent. En demeurant chez Kedsty, elle empirait la situation : car, à moins de ne jamais quitter Kedsty d’une minute, elle ne pouvait empêcher votre frère de le tuer.

— Sans doute, mais elle voulait être là, au moins pour aider Donald à fuir, si elle n’avait pu l’empêcher de se venger.

— Elle devenait alors sa complice aux yeux de la loi. Et comment n’a-t-elle pas pensé qu’en avertissant Kedsty, celui-ci se tiendrait sur ses gardes et pouvait prendre des précautions qui auraient été fatales à votre frère ?