— C’est lui… qui a tué John Barkley, dit-il d’une voix bourrue, et c’est lui aussi qui a tué Kedsty.
Il n’aperçut pas le geste d’étonnement et de réprobation qui échappa à Kent, car il s’était retourné vers la cheminée pour jeter un nouveau regard à la photographie. Il toussota, et, sans plus hésiter, il reprit :
— C’est une triste histoire, Kent, avec des dessous horribles. Si ce n’était pas à cause de Marette, je n’entrerais dans aucun détail, car je n’aime pas à me remémorer tout cela. Je n’étais pas encore marié ; mais mon frère, qui avait dix ans de plus que moi, venait, lui, de prendre femme. Il adorait son épouse. Quant à Marie, elle aimait Donald, comme Marette vous aime. Nous venions d’arriver dans la région montagneuse de Bonanza, à cette époque très peu fréquentée. Un matin nous laissâmes Marie dans notre cabane. Je dois vous dire que je vivais avec eux. Nous la laissâmes parce que nous devions aller chasser assez loin et qu’il faisait un temps affreux. Ce que nous vîmes à notre retour fut épouvantable. Des hommes blancs, — je ne dis pas des Indiens, Kent, des hommes blancs, des soi-disant civilisés, — trouvant Marie seule, en firent leur jouet… Oh ! les ignobles créatures… Marie, qui deux jours après fut emportée par la fièvre, délirait de honte. Elle nous apprit ce qui était arrivé. Nous nous lançâmes à la poursuite des trois brutes qui nous échappèrent grâce à une tempête de neige. Il nous fut, en effet, impossible de suivre leurs traces.
Deux ans plus tard, Donald parvint à trouver un des trois coquins, à Dawson, par un pur hasard. On peut dire que l’imbécile se dénonça lui-même en racontant son exploit sous forme déguisée, à un groupe de chenapans avec lesquels il buvait du whisky. Donald l’entendit. C’était à l’auberge du vieux Smith. Il suivit le misérable, et, avant de le tuer, il lui fit avouer le nom des deux autres. Vous avez deviné quels étaient les deux autres, Kent, n’est-ce pas ! C’étaient John Barkley et Kedsty.
Après un soupir rageur, Mac Trigger poursuivit son récit d’une façon plus calme.
— Nous nous mîmes à les chercher ; mais John Barkley, qui faisait le commerce de bois, avait quitté la région, et Kedsty, qui avait sans doute d’autres méfaits sur la conscience, disparut aussi.
« Vous savez, reprit Mac Trigger, qu’il s’était enrôlé dans la police de New-York. Nous l’ignorions alors. Il nous arriva de New-York quand on le nomma, il y a deux ans, inspecteur du Landing. Dans ces conditions, nos recherches devaient demeurer vaines. Donald, rongé par son chagrin, vieillissait plus vite que moi. Je me rendis compte qu’il était possédé par une étrange folie, car, sans nous en avertir, il disparaissait de longs mois, toujours à la poursuite des deux misérables. Mais, ici, il faut que je vous parle de Marette pour que vous sachiez bien comment elle se trouve mêlée à cette triste affaire.
« C’est au milieu de l’hiver, durant un de nos voyages, que nous la trouvâmes au moment où elle venait de perdre son père et sa mère. Vous avez entendu parler de l’épidémie de variole qui fit tant de ravages dans le Nahani du Sud : Pierre Radisson et sa femme Andrée en furent victimes. Donald et moi prîmes leur fille Marette.
Nous l’avons tout de suite adorée, cette enfant. Donald la chérissait comme sa propre fille. J’espérais que cet amour calmerait sa soif de vengeance. En nous avançant dans l’Est, nous découvrîmes la merveilleuse Vallée du Silence. Nous y construisîmes notre maison. L’oubli paraissait venir. Je me mariai à une femme qui se prit d’affection pour Marette. Elle me donna deux beaux enfants. Nous étions très heureux, Kent, trop heureux. Mes enfants moururent et nous reportâmes tout notre attachement sur Marette. Ma femme, qui est la fille d’un missionnaire, était très capable de faire l’éducation de Marette. Vous verrez que c’est plein de livres et de cahiers de musique ici. Ah ! nos belles soirées…
Trigger hocha la tête en soupirant et reprit :