Il voulait revoir O’Connor ou appeler Cardigan. Il eût accueilli avec joie le Père Layonne. Mais, plus que toute chose, il eût désiré dans sa détresse une présence féminine, la présence d’une frêle créature dont le contact de la main contient la puissance de toute l’humanité.
Il lutta en se rappelant que le Dr Cardigan lui avait prédit certains moments de dépression profonde. Il essaya donc de se défendre contre cette sensation, refusant de se servir de la sonnette placée à portée de sa main.
Son cigare s’était éteint : il le ralluma et fit un effort pour reporter sa pensée vers O’Connor, vers la mystérieuse jeune fille et vers Kedsty. Il essaya aussi de se représenter Mac Trigger, l’homme qu’il avait sauvé du bourreau, attendant Kedsty dans le bureau de la caserne. Il imagina la jeune fille avec ses cheveux noirs et ses yeux bleus… — et l’orage éclata.
La pluie tombait en déluge. Cardigan entra brusquement et ferma la fenêtre. Il resta une demi-heure auprès de Kent ; puis il se fit remplacer par un de ses aides, le jeune Mercer, qui vint voir le blessé plusieurs fois. Le ciel commençait à s’éclaircir, assez tard vers le soir, lorsque le Père Layonne apporta des papiers correctement rédigés pour les faire signer par Kent. Il demeura avec celui-ci jusqu’au coucher du soleil, au moment où Mercer apporta le dîner.
A partir de ce moment jusqu’à dix heures, le Dr Cardigan témoigna une grande vigilance qui frappa le blessé. Quatre fois il l’ausculta au stéthoscope.
— Ce n’est pas pire, Kent. Je crois que cela n’arrivera pas cette nuit.
Kent prit ces paroles pour un mensonge professionnel, car il remarqua qu’une inquiétude persistait dans les manières de Cardigan.
Il n’avait pas envie de dormir. La lumière baissée, la fenêtre de nouveau ouverte, jamais l’air ne lui avait paru aussi doux qu’à ce moment. Sa montre sonna onze heures quand il entendit la porte de Cardigan se fermer pour la dernière fois, et tout retomba dans le silence.
Il s’installa tout contre la fenêtre. Le mystère et l’attrait de l’heure nocturne avaient de tout temps exercé sur lui leur fascination. La nuit et lui étaient amis. Maintes fois il avait marché la main dans la main avec l’esprit de la Nuit qui pénétrait toujours plus avant dans son cœur pour prendre possession de son être. Il devinait ses bruits et les langages chuchotés de cet « autre côté de la vie » qui se lève silencieusement, comme dans la peur de vivre et de respirer longtemps après que le soleil est parti. La nuit était pour lui plus merveilleuse que le jour.
Cette nuit qui s’étendait devant sa fenêtre était magnifique. L’orage avait lavé l’atmosphère. Il lui semblait que les étoiles étaient descendues plus près de ses chères forêts. La lune se leva tard, telle une splendide reine arrivant sur une scène bien préparée.