Il l’avait adorée, cette mère ; et pourtant s’évanouit vite la vision de la vallée où elle gisait sous une petite pierre blanche du cimetière campagnard, côte à côte avec son père. Tout ému, il retrouva les jours où il s’était frayé un chemin dans la vie, au sortir du collège. Et le voici dans le Nord, dans son Nord bien-aimé.
Le sentiment de la solitude l’envahit. Il était cependant très agité et semblait vouloir se réveiller, mais il retombait toujours dans les bras endormeurs de la Forêt. Il se trouvait sur une piste au commencement de l’hiver gris et glacé ; et la lueur de son feu de campement faisait une magnifique tache rouge dans le cœur de la nuit. Dans cette lueur, O’Connor était à ses côtés. Par moment il se voyait derrière les chiens et les traîneaux, luttant contre l’orage. Puis il traversait la Big River ; de noirs et mystérieux courants clapotaient sous sa pirogue, et toujours O’Connor était là. Soudain il tenait un fusil, et, adossé avec O’Connor à un chevalet de torture, tous deux faisaient face à la fureur sanguinaire de Mac Caw et de ses contrebandiers.
Dans des rêves plaisants, il crut entendre le murmure du vent au faite des sapins, le chant des ruisseaux enflés par le printemps, le gazouillement des oiseaux. Il se sentait imprégné par les douces senteurs de la vie, par la gloire de l’existence, telle qu’ils l’avaient vécue, O’Connor et lui.
Moitié endormi, moitié réveillé, il souffrit d’une oppression étouffante, ressentant la même torture qu’il éprouva, enseveli sous un arbre dans le pays de Jack Fish. Enfin il s’endormit paisiblement.
Soudain un rayon de lumière lui fit ouvrir les yeux. Le soleil inondait sa fenêtre, et le poids qu’il avait sur la poitrine était la délicate pression du stéthoscope de Cardigan.
Malgré l’épuisement physique causé par ses rêves, il s’éveilla si calmement que Cardigan ne s’en aperçut pas tout de suite. Le médecin voulut dissimuler son inquiétude : il paraissait un peu hagard, et ses yeux étaient cernés comme s’il n’avait point dormi de la nuit. Kent se souleva sur les coudes, grimaça sous la lumière crue du soleil et balbutia une excuse pour s’être éveillé si tard.
Un trait brûlant traversa sa poitrine, comme une lame de couteau. Il ouvrit la bouche pour mieux respirer et la douleur devint aiguë.
Penché sur lui, Cardigan essayait de paraître souriant :
— Trop d’air vif de la nuit, Kent, expliqua-t-il. Cela passera bientôt.
Il sembla que Cardigan avait involontairement donné une signification particulière au mot « bientôt » ; mais Kent ne lui posa pas de question. Sûr d’avoir compris, il savait combien il aurait été pénible à Cardigan de répondre. Sa montre qu’il trouva, à tâtons, sous les coussins, sonna neuf heures. Cardigan mettait de l’ordre sur la table, fixait le store de la fenêtre, mais dans tous ses mouvements on voyait qu’il ne se sentait pas à l’aise. Il se tint immobile un moment, tournant le dos à Kent.