Kent n’aurait su dire exactement pourquoi il voulait le renseignement demandé à Mercer. Pour arriver au succès, il fallait profiter de sa chance — chevaucher sa bosse, disaient O’Connor et lui, suivant un aphorisme qu’ils se plaisaient à répéter. Kent sentait-il en ce moment naître une de ces bosses fatidiques ? N’éprouvait-il pas plutôt le besoin de tenir sa pensée en éveil pour oublier, si possible, le fâcheux événement qui allait se produire d’un instant à l’autre ? Par moment l’air ne pénétrait que difficilement dans ses poumons.

Pour lui, aucun doute : c’est bien chez Kedsty qu’elle se tenait. Reviendrait-elle comme elle le lui avait promis ? Peut-être allait-elle s’absenter quelques jours, mais non point se rendre au Fort-Simpson, voyage de plusieurs mois. Alors il découvrit la vraie raison pour laquelle il avait voulu savoir où elle allait, et, sur le moment, cette raison le fit amèrement sourire.

Hé oui, il s’était laissé séduire par cette adorable fille. Il trouva d’abord que c’était une chose incongrue, une farce du plus mauvais goût que lui jouait le sort, en lui réservant cette aventure pour sa dernière heure.

S’il l’avait rencontrée six mois plus tôt, ou même trois, il est très probable qu’elle aurait modifié le cours de sa vie. La solitude avait été sa seule épouse et elle l’avait pris corps et âme. Il n’avait rien désiré au delà de sa liberté sauvage et de ses aventures sans fin. Et cependant, si cette jeune fille était venue plus tôt…

Il revoyait encore ses cheveux et ses yeux, son corps svelte tandis qu’elle se tenait debout devant lui, la souplesse et la force de son corps élancé, le port de sa jolie tête.

« Elle est du Nord ! » Cela le surprenait. Il ne se serait pas permis de penser qu’elle pouvait mentir ; mais il n’avait jamais entendu parler de la Vallée du Silence. Il aurait cru plus aisément qu’elle était de Fort-Providence, de Fort-Good-Hope ou même de Fort-Mac-Pherson.

Il la supposait fille d’un des rois du commerce du Nord. Elle n’était sûrement pas de cette région-ci, car on l’aurait connue au Landing. Elle ne pouvait non plus être la fille d’un simple riverain ou d’un trappeur, car un riverain ou un trappeur ne peuvent envoyer leurs filles en pays civilisé ; et celle-ci y avait été sans contredit. Elle n’était pas seulement belle et naturellement distinguée ; mais on sentait qu’elle avait reçu une éducation que ne donnaient pas les missionnaires de ce pays sauvage. Elle lui représentait la beauté et la liberté des forêts incarnées par une famille aristocratique qui aurait pris souche, voilà deux cents ans, dans les vieilles cités de Québec ou de Montréal.

A cette idée, son esprit revint en arrière. Il se rappela le temps où il avait fouillé les coins et recoins de cette splendide ville de Québec et où il s’était penché sur des tombes vieilles de deux cents ans, en enviant, au fond de son âme, les morts et la vie qu’ils avaient vécue. Il avait toujours considéré la cité de Québec comme un morceau d’ancienne dentelle précieuse jaunie par le temps. Elle avait été autrefois le cœur du Nouveau-Monde. Ce cœur battait toujours et murmurait son antique puissance au rythme de romances mélodieuses, en dépit du modernisme destructeur qui voudrait profaner les souvenirs les plus sacrés. Il lui plaisait de voir en Marette Radisson l’esprit qui animait toutes ces choses, fuyant vers le Nord, toujours plus loin vers le Nord — comme les esprits des morts révoltés qui s’étaient concertés pour fuir le Landing et chercher un asile calme au loin.

Sentant qu’il avait deviné juste, Kent sourit au jour lumineux et murmura doucement, comme si elle l’écoutait, debout devant lui :

« Si j’avais dû vivre, je vous aurais appelée : Québec. C’est gentil, ce nom. Il me fait penser à une foule de choses, comme vous. »