Il ferma les yeux pendant un instant et il lui sembla que le monde était embrasé. Il répéta de nouveau le mot magique. Seules ses lèvres le moulaient, car il n’articulait aucun son. Ses sens, tendus à se briser, se refusaient à livrer passage à la réaction. Il était comme ivre.

Il ouvrit enfin les yeux qui, instinctivement, se portèrent vers la fenêtre, vers la Nature, vers la vie. La voix du Père Layonne, comme venant de fort loin, tout étant très claire, lui disait :

— Le docteur Cardigan est bouleversé de son erreur. Elle est cependant excusable. S’il avait pu se servir de rayons X !… Mais sans eux… Il avait fait un diagnostic que tout chirurgien eût établi à sa place. Ce qu’il a pris pour un anévrisme était un bruit exagéré du cœur ; et le gonflement de la poitrine, une contraction causée par l’air froid des nuits. C’est une terrible erreur ; mais il ne faut pas en vouloir à Cardigan.

Ne pas en vouloir à Cardigan ! Ces derniers mots battaient dans le cerveau de Kent comme une série de petites vagues. Il ne devait pas en vouloir à Cardigan ! Il se mit à rire, à rire avant que ses sens se fussent remis de leur émotion et que le monde extérieur eût repris à ses yeux une forme normale.

Il trouvait la chose risible. Ne pas en vouloir à Cardigan ! Quelle absurdité de la part, du Père Layonne ! Le blâmer pour une telle nouvelle. Le blâmer !

Les choses devenaient plus nettes. Il revit le Père Layonne, tout pâle, les yeux encore agrandis par l’épouvante. Ce fut seulement alors qu’il saisit pleinement la vérité.

— Je… je comprends, dit-il. Vous et Cardigan auriez préféré pour moi la mort.

Le missionnaire tenait toujours la main de Kent serrée dans les siennes.

— Je ne sais pas, Jimmy. Je ne sais pas. Ce qui vient de se passer est affreux !

— Mais pas comme la mort, se récria Kent. Grand Dieu, Père, je veux vivre. Oh !…