— Même si je faisais cela, reprit-il, vous auriez quand même encore vingt ans de prison pour le pire des parjures, parjure au moment où vous croyiez être mourant. De toute façon, Kent, vous êtes coupable : si ce n’est pas d’une faute, c’est de l’autre. Voilà ma réponse.
Sur ces mots, il se retira. Kent ne fit aucun effort pour le retenir ; ses paroles mouraient sur ses lèvres.
Involontairement ses regards se portèrent sur les immenses forêts qu’on découvrait de sa fenêtre. L’inspecteur Kedsty avait prononcé, le plus tranquillement du monde, un jugement qui faisait écrouler toutes ses espérances. En effet, s’il échappait à la pendaison, il n’en était pas moins un criminel de la pire espèce, un parjure. Parviendrait-il à prouver qu’il n’avait pas tué John Barkley ? Par cela même il se condamnait pour avoir, devant la mort, affirmé, sous serment, un mensonge. C’était vingt ans à passer dans le pénitencier d’Edmonton ! En mettant les choses au mieux, au moins dix ans. Mais dix ans, vingt ans ou la pendaison…
La sueur perlait à son front. Il ne maudissait plus Kedsty, sa colère était tombée. Kedsty avait toujours pensé à ce que lui, insensé, n’avait jamais prévu. Non, vraiment, Kedsty ne pouvait agir autrement. Lui, James Kent, qui haïssait le mensonge plus que toute autre chose au monde, était le pire des menteurs, puisqu’il avait menti sur son lit de mort.
Son parjure appelait une punition exemplaire. Impossible de ne pas reconnaître que la loi était, à cet égard, bien fondée. Vue de près, l’affaire était des plus simples : il ne fallait pas tenir compte des événements secondaires. La loi n’admettait aucune excuse valable dans son cas. Il avait menti pour sauver un homme, qui, suivant les apparences, tombait lui-même sous le coup de la loi.
Le poids de ces constatations l’écrasait. Elles représentaient la réalité, cette réalité implacable que Kedsty avait en vue. Mais à mesure que les minutes s’écoulaient, son tempérament combatif se réveillait. Il n’était pas homme à se laisser vaincre facilement. Le danger l’avait toujours secoué jusqu’au plus profond de son être. Or jamais il n’avait encore affronté un plus grand danger.
Il ne s’agissait plus d’obéir à l’impulsion du moment. Son éducation avait été celle d’un chasseur d’hommes. Il était devenu expert dans la psychologie requise par cette chasse. A la poursuite d’une proie, il s’était toujours efforcé de se mettre sentimentalement et intellectuellement à la place de la victime. Dans ce jeu émouvant, sa première pensée était d’analyser ce qu’un outlaw ferait en telles ou telles circonstances, suivant, son milieu et son hérédité. Il en avait déduit certaines lois, dont il pourrait désormais tirer profit pour sa sauvegarde. En ce moment, lui, James Kent, n’était plus le chasseur, mais le chassé. Tous les tours dont il avait acquis la maîtrise allaient se retourner contre lui. Son habitude des bois, ses ruses, les coups habiles qu’il avait appris à ce jeu d’un contre un, ne lui serviraient que très peu lorsqu’il s’agirait de se défendre contre des juges en salle close.
Par la fenêtre ouverte lui vint une première inspiration. L’aventure avait été le sang de sa vie. Là-bas, derrière les vertes forêts qui ondoyaient comme les vagues d’un océan, l’attendait la plus grande des aventures. Une fois dans ces forêts bien-aimées qui couvraient la moitié d’un continent, il accepterait de mourir si le monde le battait. Il pourrait jouer le jeu de l’homme traqué, comme aucun ne l’avait joué jusque-là, s’il possédait son revolver et la liberté dans ce monde si accueillant.
L’ardeur brilla dans ses yeux, puis, lentement, s’éteignit. La fenêtre ouverte, après tout, était peut-être une moquerie. Il glissa au bord de son lit et essaya de se maintenir en équilibre sur ses pieds. L’effort l’étourdit. Il douta de pouvoir courir cent mètres après qu’il aurait enjambé fenêtre.
Subitement lui vint une autre idée. Son cerveau devenait plus lucide. Il marcha en titubant dans la chambre. C’était la première fois qu’il était sur pied depuis que la balle l’avait abattu. Il allait tromper Cardigan, il se jouerait de Kedsty. Il allait certainement recouvrer bientôt ses forces ; mais il garderait bien d’en rien laisser paraître. Il jouerait au malade jusqu’au bout, et, par une belle nuit, il profiterait de la fenêtre ouverte.