Cette idée le fit tressaillir. Mais il sentit toute la différence qui existe entre le chasseur et le chassé, entre l’homme jouant sa vie avec ses propres moyens et celui qui la risque, armé de tout le cortège de la loi. C’était émouvant de chasser ; plus émouvant encore était d’être chassé. Tous les nerfs de son corps frémirent. Une flamme nouvelle brûlait en lui. Il était la créature aux abois. Un camarade serait, cette fois, le chasseur.
Derechef, il alla devant la fenêtre et s’y pencha. Regardant la forêt, il la vit avec des yeux nouveaux. Le scintillement de l’eau du fleuve qui se mouvait lentement prenait une signification qui ne s’était pas encore dévoilée pour lui. Si le docteur Cardignan l’avait vu à ce moment, il aurait juré que la fièvre était revenue. Une lueur couvait dans ses yeux, et le sang lui monta au visage. Il ne pensait ni à la mort, ni aux barreaux de la prison. Son pouls battait plus fort à la perspective de la grande aventure qui l’attendait.
Lui, le meilleur chasseur d’hommes à deux milles à la ronde, battrait les chasseurs. Le chien de chasse allait devenir renard, et ce renard connaissait les tours du chasseur et du chassé. Il l’emporterait !… Un monde l’appelait, il se réfugierait dans le cœur de ce monde. Il se rappela les endroits bien connus de lui où il pourrait trouver pour toujours la sécurité et la liberté. Nul ne connaissait mieux que lui ces coins et recoins retirés, ces endroits inexplorés et non mentionnés sur la carte, les lointaines et mystérieuses parcelles de Terra incognita où le soleil se lève et se couche sans la permission de la Loi, où Dieu ricane comme au jour où les monstres préhistoriques broutaient en levant le cou vers la cime des arbres. S’il réussissait à recouvrer la force nécessaire pour franchir la fenêtre et voyager, la loi pourrait le chercher pendant cent ans sans le découvrir.
Ce n’était point là des pensées inspirées par la peur ou la bravade ou par toute autre excitation morbide du cerveau. Il voyait les choses d’une façon sensée, telles qu’elles étaient. Il descendrait le cours du fleuve vers l’Arctique…
Et Marette Radisson !… Il n’y avait plus guère songé. Il comprit qu’elle pouvait devenir une précieuse alliée. « On pensera à vous ! » avait-elle dit. Il ne douta point qu’elle ne tarderait pas à revenir le voir. Tous deux se concertaient pour la fuite vers une vie superbe qui les attendait.
Comme il était imprudent de se montrer debout, il se recoucha. La rougeur provoquée par les mouvements qu’il venait de se donner et les forts battements de son pouls persistaient quand le docteur Cardigan revint.
— Mon parti est bien pris, cher ami, lui dit Kent. Je tâcherai d’établir mon alibi, et, malgré les dispositions de Kedsty, je me fais fort de prouver mon innocence. J’en serai quitte pour passer une dizaine d’années au pénitencier d’Edmonton. Mais qu’est-ce que dix ans, comparés à la perspective d’aller tout de suite pourrir sous le gazon ! De toute façon vous m’aurez sauvé la vie, et je ne cesserai de vous en être reconnaissant.
Cardigan, dont Kent serra la main avec vigueur, se sentit rajeunir.
— Je vous ai vu intrépide tantôt, dit-il, et je vous vois plus résolu encore. Quel soulagement pour moi ! Si vous aviez vu dans quel état j’étais quand je me suis aperçu de ma sacrée boulette…
— Vous vous êtes figuré que vous m’envoyiez au bourreau. On peut se tromper, mon cher, Puis-je vous demander de m’apporter de temps à autre de bons cigares quand je serais enfermé à Edmonton ? J’essayerai d’obtenir la faveur de vous recevoir. Nous fumerons ensemble et vous me donnerez des nouvelles des fleuves. Mais je crains bien, mon vieux camarade, de vous inquiéter encore un peu avant de partir d’ici, car je me sens tout drôle aujourd’hui. J’ai mal, là-dedans. Ce serait vraiment fâcheux s’il survenait une autre complication pour se moquer encore de nous.