Parmi ces spectres, sinistre cortège témoignant de ses prouesses de chasseur d’hommes, il vit celui d’Antoine Fournet sortir du groupe confus et s’approcher de lui.

C’était précisément Antoine que Kent avait dernièrement conduit dans la cellule où lui-même se trouvait maintenant.

Antoine le Français, à la taille haute, aux cheveux noirs, au rire sonore et intarissable, qui, la veille de sa mort, faisait trembler les vitres du bureau de Kedsty, Antoine lui apparaissait comme un dieu. Il avait tué un homme, et, en brave, ne l’avait point nié. Dans son corps de géant, il possédait un cœur aussi doux que celui d’une jeune fille. Cependant il s’était enorgueilli de son meurtre et l’avait glorifié par des chansons durant son court emprisonnement. Il avait tué l’homme blanc de Chippewyan qui vola la femme de son voisin ; car Antoine avait pour maxime : « Faites aux autres ce que vous voudriez qu’ils vous fissent » ; et il avait pour son voisin le grand amour qui existe entre les hommes vivant dans les vastes forêts du Nord. Son voisin était faible, lui était fort, fort comme un taureau ; aussi, à l’heure propice, il se chargea de la vengeance. Quand Kent enferma Antoine, le géant se moqua de l’étroitesse et de la solidité incontestable de la cellule, puis il se mit à rire, et il chanta d’une voix retentissante pendant les quelques jours de répit qu’on lui laissa avant la mort. Lorsqu’il mourut, ce fut avec le sourire glorieux de quelqu’un qui s’acquitte, à peu de frais, d’un grand méfait.

Kent s’était affligé d’avoir été désigné pour arrêter Antoine. Il s’était dit que jamais il ne pourrait se montrer l’homme que fut celui-ci.

Il vit Antoine revenir pour s’asseoir sur le bord du lit où il avait dormi plusieurs nuits. Les lointains échos de ses rires et de ses chansons remplissaient les oreilles de Kent ; son grand courage se répandit comme un effluve salutaire dans la cellule illuminée. Aussi quand le sommeil le prit, James Kent eut la certitude que l’âme de ce superbe mort lui avait communiqué un courage qu’il n’aurait pu obtenir d’aucun vivant.

Antoine Fournet lui réapparut dans son sommeil, et de même l’image d’un homme appelé « Doigts-Sales », qui lui donna une utile inspiration.

CHAPITRE XI
« DOIGTS-SALES »

A l’endroit où l’un des petits bras du fleuve se recourbe comme la langue d’un chien ami qui lécherait la berge, à Athabasca Landing, se dresse une rangée de neuf huttes.

Le génie excentrique qui, dix ans d’avance, avait prévu la prospérité de la région, inspira leur construction. Elles étaient du reste bâties en dépit du bon sens, et les intempéries leur avaient livré de rudes assauts.

L’original « Doigts-Sales », propriétaire de la cinquième de ces huttes, avait baptisé celle-ci la « Bonne vieille reine Bess »[3].