[3] Surnom populaire de la Reine Elisabeth d’Angleterre.

Couverte de papier goudronné, elle paraissait épier anxieusement le fleuve par ses deux fenêtres.

Contre la façade, « Doigts-Sales » avait appuyé une véranda pour se protéger de la pluie au printemps, du soleil en été, et de la neige durant les mois de l’hiver. C’était là qu’il passait, assis, la plus grande partie de son temps quand il n’était pas couché.

On le connaissait à deux mille milles en amont et en aval des Trois Fleuves. Les superstitieux croyaient que de petits dieux et de petits diables venaient s’accroupir devant la cabane au papier goudronné pour converser avec le bizarre propriétaire. C’était un rusé matois, du reste assez satisfait de lui-même, ce « Doigts-Sales ». On n’eût pas trouvé son pareil le long des Trois Fleuves ; et on eût donné beaucoup pour posséder le trésor contenu dans son cerveau.

Du premier coup d’œil, il n’en laissait rien paraître. Assis devant la « Bonne vieille reine Bess » dans son fauteuil d’un bois patiné par l’usage, ce gros paquet de mollesse, ce géant de flaccidité, s’étalait informe. La tête énorme, les cheveux longs et broussailleux, sa figure lisse de chérubin gras n’avait pas plus d’expression qu’une pomme. Ses bras reposaient continuellement sur son énorme panse, dont la rotondité était rendue plus apparente par une gigantesque chaîne de montre en pépites d’or battu du Klondike, qu’il agitait d’un perpétuel mouvement du pouce et de l’index. Personne n’aurait pu dire au juste pourquoi on l’appelait « Doigts-Sales ». Son vrai nom était Alexandre Toppet Fingers, mais le surnom lui resta parce qu’il avait l’air d’être mal peigné et mal lavé.

Quelle que pût être la valeur de ses deux cent quarante livres de chair, c’était son intelligence qui inspirait une sorte de craintive admiration. Il était le plus éminent des juges, un juge du Désert, un avocat de la Forêt, le légiste incontesté de la Piste, des Fleuves et des Grandes Futaies.

Toutes les règles de la légalité et du droit commun, en usage dans le Grand Nord, étaient classées dans son cerveau. Par toutes ses connaissances, il avait deux cents ans. Il savait qu’une loi ne périt pas de vétusté et que, jusqu’à sa mort, un homme doit s’y conformer. Tous les tours et pièges de sa profession lui étaient familiers. Il ne possédait aucun Code imprimé ; sa bibliothèque était sa vaste mémoire. Les cas qu’il fut appelé à examiner étaient relatés dans des écrits entassé en piles poussiéreuses dans sa cabane. On venait le consulter, mais il ne plaidait pas. Ses confrères d’Edmonton lui savaient gré de ne pas se montrer au tribunal, car il leur aurait fait une rude concurrence.

La véranda de sa cabane était un tabernacle de justice. Il s’y tenait assis, et, les mains croisées, il dictait des avis, suggérait des conseils ou prononçait des sentences. D’autres hommes seraient devenus fous de rester assis aussi longtemps que lui. Pendant des heures il regardait fixement le fleuve de ses yeux pâles qui jamais ne clignotaient. Pendant des heures, il restait immobile, sans mot dire.

Il avait un compagnon fidèle, un chien gras, flegmatique et paresseux comme son maître. Ce chien était toujours endormi à ses pieds ou se traînait péniblement derrière ses talons quand « Doigts-Sales » se décidait enfin à sortir.

Le visage ordinairement impassible de « Doigts-Sales » s’éclairait soudain lorsque le Père Layonne venait lui rendre visite. Sa langue se déliait alors volontiers et, jusqu’à la nuit, la conversation roulait sur une foule de choses peu connues des autres hommes.