Sa femme, encapuchonnée et bottée, était décidée à périr avec lui. Il avait vainement protesté, jusqu’à la dernière minute, de son innocence, mais les fèves et les pommes de terre, trouvées chez lui, étaient une preuve irrécusable.
Alors « Doigts-Sales » avait déclaré, d’une voix tonitruante, que Tatman était innocent et que c’était lui, le voleur. Il avait porté les fèves et les pommes de terre dans la cabane de Tatman pendant que celui-ci dormait. Pourquoi ? Pour sauver Marie qu’il aimait. Et il était parti dans la tourmente de neige, fortifié par son amour. Tatman et sa femme retournèrent chez eux. Depuis cet instant le camp n’entendit jamais plus parler de lui.
— Ah ! tu savais ! répéta-t-il.
Et il ajouta soudain, les poings fermés, le regard plongeant au loin par la fenêtre, la poitrine bombée :
— Parle, Kent, parle. Dis-moi tout. Je tâcherai de t’aider.
Sans omettre aucun détail, Kent raconta alors ce qui lui était arrivé depuis le jour où la balle du métis le frappa ; et « Doigts-Sales » l’écoutait et écoutait aussi les échos éveillés dans son propre cœur. Ses yeux brillaient d’un feu que Kent avait rallumé après plusieurs années. C’était une double action parallèle qui animait sa pensée. « Oui, oui, oui… » répétait-il d’instant en instant, comme en ruminant. Les paroles de Kent, en pénétrant dans son cœur, se transformaient aussitôt en désirs d’action.
— Il faut surtout que je sache ce qu’est devenue Marette Radisson, lui disait Kent. Je l’aime, comme tu aimais… et elle m’a prouvé qu’elle tenait à moi. Elle peut tout sur Kedsty. Avec elle, je serais sauvé, mais elle ignore ma situation actuelle. Il faut que tu fasses parler Kedsty, ce sera difficile. N’hésite pas sur les moyens, je crois qu’il a la conscience chargée. Et si tu parvenais à savoir où est Marette, j’aurais besoin, pour fuir avec elle, d’une route préparée par toi.
— Oui, oui, oui…, ruminait « Doigts-Sales ». Mais ce sera dur de tirer quelque chose de Kedsty. Pourtant, j’essayerai.
— Marette, Marie ! C’est presque le même nom, n’est-ce pas ?
Ce fut un nouveau « Doigts-Sales » qui retourna vers le fleuve, cinq minutes plus tard. Son chien étonné et déconfit était obligé de trotter de temps à autre pour le suivre. Et « Doigts-Sales », en arrivant à la « Bonne vieille Bess » ne s’écroula pas dans son fauteuil à l’ombre de la véranda.