— Le terrible hiver où il y eut la famine à Lost City. Tu n’as certes pas oublié — et tu n’oublieras jamais — Marie Tatman ?
L’énorme corps flasque de « Doigts-Sales » fut comme traversé par un courant électrique. Sa chair molle redevint muscles vigoureux. Ses yeux brillèrent lorsque Kent prononça ce nom que, depuis vingt-cinq ans, il n’avait plus entendu sur aucune lèvre, à l’exception des siennes.
— Tu as entendu parler de Marie Tatman !… dit-il, avec la voix d’un tout autre homme.
— Oui, dans la région du Porcupine. Je sais ce que tu as fait pour cette femme et quel fut ton dévouement. Je sais que tu l’adores toujours. Je l’ai compris depuis longtemps, à certains de tes regards. J’invoque sa mémoire pour que tu ne puisses me refuser ce que je vais te demander.
— Ah ! tu savais !… dit le vieil homme dans un soupir.
Et soudain, il se revit à cette époque tragique, dans Lost City en pleine famine.
Ce Tatman était alors un jeune homme, un pauvre petit employé de banque qui arrivait de San-Francisco pour s’improviser chercheur d’or.
Il n’était certes pas fait pour ce rude métier. Sa femme, la jolie et délicate Marie, avait insisté pour être sa compagne d’aventures.
« Doigts-Sales » se souvint de ce que fut la rigueur des lois durant ce terrible hiver. La nourriture n’arrivait pas. La neige recouvrait Lost City et toute la région depuis de longs mois. On pouvait tuer un homme et s’en tirer sans trop d’ennuis ; mais si on volait une croûte de pain ou une fève, on était amené à l’extrémité du camp et forcé de déguerpir. C’était la mort certaine par la faim et le froid, plus terrible que par les balles ou la pendaison. Aussi avait-on choisi cette atroce façon de châtier le vol.
Tatman n’était pas un voleur. Mais sa jeune femme mourait lentement d’inanition ; elle était atteinte du scorbut, et pour la sauver, il vola. Il entra, la nuit, dans une cabane et enleva deux boîtes de fèves et une casserole de pommes de terre, choses plus précieuses que mille fois leur pesant d’or. Il fut pris, sa femme était naturellement à ses côtés. Mais en ces jours, la beauté féminine ne pouvait sauver un homme. Tatman fut amené à l’extrémité du camp, on lui donna un équipement complet, mais aucune nourriture.