Il était neuf heures quand ils atteignirent l’extrémité de la vallée de Tyr. Une montagne la fermait carrément et le ruisseau qu’ils côtoyaient se jeta brusquement à l’Ouest dans un étroit défilé. A l’Est s’élevait une pente verdoyante et ondulée, facile à parcourir pour les chevaux et qui les mènerait à une nouvelle vallée dans la direction du Driftwood. C’est ce chemin que choisit Langdon.
A mi-côte, ils s’arrêtèrent pour faire souffler les chevaux. Dans sa prison de cuir, Muskwa poussait des pleurs qui étaient comme une prière. Langdon l’entendait, mais il feignait la surdité. Ses regards retournaient constamment à la vallée qu’ils venaient de parcourir.
Qu’elle était belle et glorieuse sous le soleil du matin ! Il voyait les pics au pied desquels dormait le lac frais et sombre où avait pêché le grand Tyr ; durant des milles, les pentes étaient comme d’un velours vert et, pendant sa contemplation, il entendit revenir à ses oreilles les derniers accents de la bourdonnante musique du royaume de Tyr.
C’était pour lui comme une sorte d’antienne étrange, comme un hymne de joie s’élevant à l’occasion du départ de l’homme blanc qui laissait les choses, en s’en allant, comme il les avait trouvées. Et, cependant, les laissait-il bien comme il les avait trouvées ? Ses oreilles ne distinguaient-elles pas, dans cette musique de la montagne, comme des accents de tristesse, de reproche, comme une prière plaintive ?
Et voici qu’à ses côtés, Muskwa se reprit à gémir.
Alors, Langdon se retourna vers Bruce :
— Allons, c’est décidé ! fit-il d’une voix péremptoire. J’ai lutté toute la matinée contre moi-même pour atteindre à cette résolution. Elle est prise. Avec Metoosin, vous vous remettrez en route quand les chevaux auront assez soufflé. Je vais redescendre en arrière d’un mille ou deux et mettre cet ourson en liberté, de façon qu’il puisse retrouver le chemin de son gîte.
Il ne paraissait attendre aucune discussion. Bruce s’en abstint donc. Langdon prit Muskwa dans ses bras et s’en retourna vers le sud. A un mille du fond de la vallée, il se retrouva dans une large prairie parsemée de débris de sapin et de frêne et toute parfumée par les fleurs. Il y mit pied à terre.
Pendant dix minutes, il resta assis dans l’herbe, Muskwa auprès de lui. Il avait tiré de sa poche un petit sac de papier et il présenta à son ami l’ourson les derniers morceaux de sucre que la civilisation lui offrirait jamais, sans doute. Quelque chose lui sembla se gonfler dans sa gorge quand il sentit le petit nez doux de la bestiole lui fouiller le creux de la main.
Et puis, à la fin, lorsqu’il se leva et se mit en selle, un brouillard brûlant lui obscurcissait les yeux. Il voulut rire. Vraiment, quelle faiblesse ! Mais il aimait Muskwa et il sentait bien que c’était quelque chose de plus qu’un homme ami qu’il laissait dans cette vallée des montagnes.