Puis la neige tomba jusque dans les vallées. Ce ne fut d’abord qu’un blanc tapis qui fit frissonner les pieds de Muskwa, mais disparut bientôt. Des vents rudes descendirent du Nord. Au doux bourdonnement estival de la vallée succédèrent des gémissements et des cris rauques dans la nuit. Des chants tristes sortaient des arbres et Muskwa trouva le monde transformé.

En ces jours glacés et si sombres, il se demandait pourquoi Tyr restait sur ces pentes balayées par les vents quand on eût trouvé en bas de bons abris. Mais Tyr aurait pu lui expliquer que l’hiver, désormais, était proche et que ces pentes exposées restaient le seul terrain où ils pussent trouver leur nourriture.

Plus de baies, dans les vallées ; l’herbe et les racines n’y contenaient plus guère de sucs nourriciers ; c’eût été temps perdu que d’y chercher des fourmis et des larves et, au lieu de venir batifoler à la surface des lacs, les poissons se tenaient en eau profonde.

C’était la saison où les caribous ont autant de flair que des renards et où ils filent comme le vent.

Les seuls repas sur quoi on pût faire fond, vrais dîners de famille se composaient de quelques misérables rongeurs que Tyr devait gagner à la peine de ses griffes, en fouissant, travail où Muskwa l’aidait dans la faible mesure de ses forces. Il leur arriva plus d’une fois de retourner des mètres cubes de terre avant que de parvenir au chaud abri hivernal d’une famille d’infortunés dormeurs. Ils creusaient pendant des heures pour s’emparer, en tout et pour tout, de trois ou quatre rongeurs gros comme des écureuils, mais, en revanche, délicieusement gras.

Ils vécurent ainsi les premiers jours d’octobre et les premiers de novembre. Alors, la neige, les vents glacés et les furieuses tempêtes du Nord se donnèrent pleine carrière. Mares et lacs commencèrent à se recouvrir d’une couche glacée. Mais Tyr s’obstinait à rester à flanc de montagne. Muskwa grelottait dans les nuits froides et il se demandait douloureusement si le soleil n’était pas disparu pour jamais.

Un jour, vers la mi-novembre, Tyr s’arrêta soudain, alors qu’il était en train de fouir en quête d’un déjeuner et il partit vers le Sud avec un air tout affairé. Ils se trouvaient alors à environ dix milles du défilé, mais le grizzly menait un train si vif et si soutenu qu’ils y parvinrent avant la nuit, dans le même après-midi.

Pendant les deux jours qui suivirent, Tyr ne parut plus avoir aucun but dans la vie. Il n’y avait rien à manger dans ce défilé. Il errait parmi les rochers, flairant, écoutant et se conduisant, en somme, d’une façon fort incompréhensible pour Muskwa.

L’après-midi du second jour, Tyr fit halte dans un bouquet de pins où le sol était jonché d’aiguilles tombées, qu’il se mit à manger. Muskwa trouvait cette nourriture assez mauvaise, mais quelque chose disait à l’ourson qu’il lui fallait agir à l’exemple de Tyr. Alors il attrapait avec sa langue ces mauvaises aiguilles et il les avalait sagement, sans se douter que la nature prépare ainsi les ours au long sommeil de l’hiver.

A quatre heures, ils parvinrent à l’entrée de la caverne où Tyr était né. Là encore le grizzly s’arrêta, flairant le vent en haut puis en bas, attendant on ne savait quoi. Le jour s’assombrissait. Une tempête hurlante s’abattait sur le défilé. Des vents mordants tombaient du haut des pics ; le ciel était noir et tout plein de neige.