Trois jours plus tard, il tua pour la première fois par ses propres moyens. Il tomba tout à coup sur un petit « whistler » qui n’était guère plus gros qu’un écureuil rouge et, avant que la bestiole ait pu s’enfuir, il l’avait saisie. Ce fut un repas mémorable.
Une semaine s’écoula avant qu’il ne vînt à passer près du fond de la crique qui se trouvait sous l’escarpement où sa mère était morte. S’il eût voyagé en haut, près de la crête, il eût rencontré les ossements maternels complètement dépouillés par les bêtes sauvages.
Au bout d’une deuxième semaine, il retrouva la petite prairie où Tyr avait tué le caribou et le grand ours noir. Alors Muskwa comprit qu’il avait retrouvé son chez lui.
De deux jours entiers il ne s’aventura pas à deux cents yards de ce lieu de fête et de bataille. Nuit et jour il attendait Tyr. Il lui fallut tout de même s’éloigner pour trouver sa nourriture, mais, chaque après-midi, quand l’ombre des montagnes commençait à s’allonger, il retournait au bouquet d’arbres où tous deux avaient fait la cache, ensuite dévalisée par ce voleur d’ours noir.
Un jour, sa chasse aux racines l’entraîna plus loin qu’à l’ordinaire. Il était bien à un demi-mille de son domicile et il reniflait à un coin de rocher quand une grande ombre le couvrit. Il leva les yeux et, pendant une demi-minute, il resta comme pétrifié, le cœur battant et sautant comme jamais il n’avait sauté et battu de toute sa vie !
Tyr était à deux pas de lui. Le grizzly géant restait aussi immobile que le petit qu’il regardait fixement. Alors, Muskwa poussa un petit gémissement de joie puérile et courut à lui. Tyr abaissa sa grosse tête et, pendant une minute encore, ils restèrent immobiles, le nez de Tyr enseveli dans la fourrure au dos de Muskwa.
Et puis Tyr se remit à gravir la pente comme si jamais l’ourson n’avait été perdu et Muskwa le suivit avec joie.
Alors, ce furent de longs jours de voyage et de festins magnifiques. Tyr conduisit Muskwa dans plus de mille coins des deux vallées et des montagnes qui les enfermaient. Oh ! les beaux jours de pêche ! Et l’on tua un autre caribou dans la montagne, et Muskwa devenait chaque jour de plus en plus gros et de plus en plus lourd. Si bien qu’à la mi-septembre, il était déjà de la taille d’un beau chien.
Et ce fut le temps des baies. Tyr savait où on les trouve dans les vallées. Ce furent d’abord les framboises sauvages, puis les baies de savonnier, puis les délicieux cassis qui mûrissent dans les fraîches profondeurs des forêts, presque aussi gros que des cerises et presque aussi doux que le sucre de Langdon. Ces cassis, c’était la passion de Muskwa. Cela poussait en buissons épais et féconds. On n’était point gêné par les feuilles des arbustes nus qui les portaient et l’on pouvait en trouver et en déguster deux cents en cinq minutes.
Le temps coula et les baies disparurent. Ce fut octobre. Les nuits se firent très froides et des jours entiers s’écoulèrent sans qu’on revît le soleil briller dans un ciel sombre et pesant de nuages. Sur les pics, la neige s’amassait en couches toujours plus épaisses sans plus jamais fondre à l’approche des crêtes.