En conséquence, l’ourson se mit à chercher des spring beauties et des dents-de-chien, soigneux d’abord de ne pas s’éloigner trop du point de passage de la petite caravane. Toute la journée, il la passa dans les prairies parsemées de fleurs au pied de la montée. C’était un endroit délicieux sous le soleil, où l’on trouvait à chaque pas des racines bulbeuses fort succulentes.
Il fouissait, se gavait et il finit par faire un petit somme dans l’après-midi. Mais, quand le soleil s’abaissa sur l’horizon et que les ombres puissantes des montagnes vinrent obscurcir la plaine, il commença d’avoir peur. Ce n’était encore qu’un très petit bébé d’ourson et il n’avait jamais passé qu’une seule pleine journée tout seul, celle qui avait suivi la nuit atroce où sa maman était morte.
Tyr était venu lui tenir lieu de mère, et puis Langdon avait succédé à Tyr, de sorte que, jusque-là, il n’avait jamais ressenti la solitude et la viduité de la nuit. Il rampa jusque sous un buisson d’épines à proximité de la piste et il continua d’attendre, d’écouter et de renifler avec inquiétude.
Claires et brillantes, les étoiles apparurent, mais, cette nuit-là, leur charme n’était plus assez puissant pour l’attirer au dehors. Et ce n’est qu’à l’aurore qu’il sortit, non sans précautions, de son abri d’épines.
Le soleil lui rendit courage et confiance et il se mit à errer par la vallée. La senteur des traces des chevaux se fit de plus en plus faible, jusqu’à ce qu’elle se fût entièrement évanouie. Pendant ce jour, Muskwa mangea un peu de gazon et quelques racines de dents-de-chien ; quand vint le second soir, il se trouva sur la pente où la caravane de Langdon avait pénétré dans la vallée où régnaient Tyr et Iskwao.
Fatigué, affamé, il se sentait entièrement perdu. Il dormit dans un arbre creux. Au jour, il repartit et c’est ainsi qu’il passa beaucoup de jours et de nuits tout seul dans la vallée. Un jour, il vint à longer la mare où, avec Tyr il avait rencontré le vieil ours. De son nez d’affamé, il retourna les arêtes et gémit.
Il parcourut les bords du grand lac noir et profond ; il vit encore des ombres flotter dans la lueur incertaine de la forêt ; il franchit la digue des castors et il passa deux nuits contre « the log-jam » d’où il avait vu Tyr pêcher son premier poisson. Désormais, le souvenir de Langdon s’obscurcissait constamment dans sa mémoire, tandis qu’il pensait de plus en plus à Tyr et à sa mère. Il les désirait. Ils lui manquaient bien plus que jamais ne lui avait manqué la compagnie de l’homme, car, très rapidement, Muskwa retournait à la sauvagerie.
On était au commencement d’août quand il atteignit l’entaille de la vallée et gravit la pente où Tyr avait pour la première fois entendu et ressenti la morsure des fusils des hommes. Pendant ces deux semaines, il avait grandi avec rapidité en dépit de ce qu’il s’était souvent couché l’estomac vide, et les ténèbres ne l’effrayaient plus.
A travers le défilé profond où ne pénétrait pas le soleil, il allait et, comme il n’y avait pas deux chemins pour sortir de la vallée, il fut bientôt au sommet de la brèche par où Tyr s’en était allé, chaudement poursuivi par Langdon et par Bruce, et l’autre vallée — la sienne — s’étendit sous les regards de Muskwa.
Naturellement, il ne put la reconnaître. Il n’y vit ni n’y flaira rien qui lui fût familier. Mais c’était une si admirable vallée, si pleine de victuailles et de soleil qu’il ne se contenta pas d’y passer comme un fou. Il trouvait là des jardins entiers de « spring beauties » et de dents-de-chien.