La réponse arriva trois semaines après. Le 10 octobre, Wabi se rencontrerait avec Rod à Sprucewood, sur la Rivière de l’Esturgeon, qu’ils remonteraient ensuite en canot jusqu’au lac du même nom. Là ils prendraient un billet pour le bateau du Lac Nipigon et ils arriveraient à Wabinosh-House avant que la glace naissante de l’hiver se refermât sur eux.

Les délais étaient courts pour les préparatifs nécessaires et, quatre jours après, Rod quittait sa mère pour monter dans le train qui l’amènerait à Sprucewood. Il y trouva, en débarquant, Wabi qui l’attendait, accompagné par un des Indiens de la factorerie. L’après-midi du même jour, ils commençaient à remonter la Rivière de l’Esturgeon.

CHAPITRE III
RODERICK TUE SON PREMIER OURS

Pour la première fois, Roderick s’enfonçait en plein cœur du Grand Désert du Nord.

Assis à l’avant du canot d’écorce de bouleau, avec Wabi tout près de lui, il buvait ardemment la sauvage beauté des forêts, aux essences variées, et des marais miroitants, devant lesquels ils glissaient sur l’eau comme des ombres, au claquement étouffé des rames. Son cœur palpitait d’une émotion joyeuse et ses yeux, sans cesse aux aguets, étaient à l’affût de voir paraître le gros gibier que Wabi lui avait dit fréquenter en grand nombre les rives de l’Esturgeon.

Sur ses genoux était posé le fusil à répétition de Wabi. L’air était vif et piquant, du froid de la nuit, au cours de laquelle il avait gelé. Par moments, des forêts de hêtres, au manteau d’or et d’incarnat, refermaient sur eux leurs masses compactes. D’autres forêts leur succédaient, de noirs sapins, qui descendaient jusqu’aux rives du fleuve. De l’eau des marécages surgissaient des bois de mélèzes.

Cette vaste et solitaire désolation n’allait pas sans une quiétude reposante, dans son mystère. Le silence n’en était troublé que par les bruits épars de la vie du Désert. Des perdrix, en gloussant, s’enfuyaient dans les buissons. Presque à chaque tournant de la rivière, des bandes de canards s’élevaient de l’eau, avec de grands battements d’ailes.

A un moment, Rod, sursautant, entendit parmi les arbustes riverains, à un coup de pierre du canot, un craquement singulier. Il vit leurs branches s’écarter et se plier.

« Un élan ! » murmura Wabi, derrière lui.

A ce mot, un tremblement le saisit et tout son corps frissonna d’émotion attentive. Il n’avait pas encore le sang-froid blasé des vieux chasseurs, ni l’indifférence stoïque avec laquelle les hommes de la Terre du Nord entendent autour d’eux ces multiples bruits des créatures sauvages. Rod, pour le gros gibier, en était à son début. Il n’allait pas tarder à faire connaissance de plus près avec lui.