Dans l’après-midi du même jour, au delà d’un coude de la rivière, que contournait légèrement le canot, une grosse masse de bois mort qui s’en était allée à la dérive, puis s’était butée contre le rivage, apparut tout à coup. Le soleil se couchait, derrière la forêt, dans une lumière jaune ardente, et sur le bois flottant, que ses rayons obliques venaient friser de leur lumière, une bête était posée.

Un cri aigu fusa, malgré lui, des lèvres de Roderick. C’était un ours qui, comme ses congénères aiment à le faire à l’approche des longues nuits d’hiver, chauffait ses membres velus aux feux ultimes de l’astre du jour.

L’animal était pris à l’improviste, et de tout près. Rapide comme l’éclair et se rendant compte à peine de ce qu’il faisait, Rod épaula, visa et tira.

L’ours, non moins prompt, avait déjà commencé à grimper sur la rive. Il s’arrêta un instant, comme s’il allait tomber, puis continua sa retraite.

« Vous l’avez touché ! cria Wabi. Vite, envoyez-lui une seconde balle ! »

Rod tira un second coup, qui parut ne produire sur l’ours aucun effet.

Alors, hors de lui, oubliant qu’il était sur un frêle canot, il sauta sur ses pieds, en un mouvement brusque, et tira un dernier coup sur la bête noirâtre, qui allait disparaître parmi les arbres.

Wabi et l’Indien se portèrent précipitamment à l’extrémité opposée du canot, afin de faire contrepoids. Mais leurs efforts furent vains. Déjà, perdant l’équilibre et ébranlé, par surcroît, par la percussion du fusil, Rod avait culbuté dans la rivière.

Avant qu’il eût disparu sous l’eau, Wabi avait saisi le fusil que Rod tenait encore.

« Ne faites pas de mouvements inutiles, s’exclamait-il, et cramponnez-vous à votre fusil ! N’essayez pas surtout de remonter dans le canot ! Nous passerions tous par-dessus bord… »