« Tu vas, Muki, me découper comme il convient ce gaillard-là. Tu veux bien, n’est-ce pas ? Pendant ce temps, je vais préparer le campement.

— Pouvons-nous conserver la peau ? interrogea Rod. C’est mon premier trophée, et dame…

— Certainement que nous le pouvons ! répondit Wabi. En attendant, donnez-moi un coup de main pour installer le feu. Cela vous empêchera de prendre froid. »

Roderick, en effet, dans la joie de ce premier campement, en avait oublié presque qu’il était trempé jusqu’aux os et que la nuit commençait à tomber.

Bientôt une longue flamme crépitante se dégageait de la fumée et jetait, à trente pieds à la ronde, sa chaleur et sa lumière. Wabi apporta du canot le paquet de couvertures et, après avoir fait déshabiller Roderick, l’y enveloppa chaudement, tandis que les vêtements mouillés étaient suspendus près du feu, pour y sécher.

Wabi se mit ensuite à confectionner, au grand émerveillement de Rod, un abri pour la nuit, qui promettait d’être froide. Tout en sifflant allègrement, le boy, ayant pris une hache du canot, se dirigea vers un bouquet de cèdres et commença à couper des brassées de leurs ramures. Rod ne voulut pas demeurer inutile et, liant autour de lui ses couvertures, il alla, silhouette carnavalesque et trébuchante, rejoindre Wabi.

Deux grandes branches fourchues furent d’abord plantées verticalement dans le sol, à huit pieds d’écartement l’une de l’autre. Sur les deux fourches un petit arbre fut posé horizontalement, afin de former l’arête du toit. A droite et à gauche, une demi-douzaine d’autres grosses branches s’inclinèrent vers le sol, en guise de charpente, et sur elles s’empilèrent les ramures de cèdre. Au bout d’une demi-heure de travail, la cabane avait déjà pris forme.

Elle se terminait, en même temps que Muki achevait de dépouiller et de dépecer son ours. D’autres ramures furent étendues sur le sol, pour servir de lits, tout odorantes de résine. Et, tandis que luisait devant lui le grand feu et qu’autour du campement la nuit déserte se faisait plus épaisse et plus noire, Rod songeait que nulles descriptions d’un livre, aucune image dont aucun livre était orné, n’égalaient la présente réalité.

Bientôt de larges tranches d’ours furent mises à rôtir au-dessus des braises rouges, l’arôme du café, dans sa bouillotte, se mêla à la bonne odeur des gâteaux de farine dont le feu faisait grésiller la graisse, sur un petit fourneau, Rod connut alors que ses plus beaux rêves se réalisaient.

Au cours de la nuit, le jeune citadin se plut à écouter, dans la lueur du feu, les palpitantes histoires que contaient, à tour de rôle, Wabi et le vieil Indien. Et l’aube le trouva encore éveillé, prêtant l’oreille au hurlement lointain d’un loup, aux clapotis mystérieux qui montaient de la rivière et à la note perçante du cri des oiseaux de nuit.