Depuis une semaine, il s’était exercé avec son revolver, qui maintenant ne le quittait pas. Il le sortit de l’étui. Mais lui était-il possible de tirer sur les deux coquins sans risquer d’atteindre Minnetaki ? La prudence lui interdisait de jouer un pareil risque. Une grosse branche se trouvait par terre, à portée de sa main. Il la ramassa, pour s’en faire un gourdin, et courut de l’avant. Le sol humide amortissait le bruit de ses pas.

Il n’était plus qu’à une douzaine de pieds du groupe tragique, lorsque Minnetaki, en un sursaut désespéré, tenta de se libérer. Un des Peaux-Rouges, dans l’effort qu’il fit pour la maintenir, se tourna à demi et vit le boy qui, plus furieux qu’un démon, fonçait, le gourdin levé. Un rugissement de Rod, un cri de l’Indien, qui avertissait son compagnon, et la bataille commença.

Déjà le gourdin de Rod s’était abattu, comme une massue, sur l’épaule du second Indien, qui s’écrasa sur le sol. Mais, avant que le jeune homme se fût remis en garde, son autre adversaire l’avait saisi par derrière, en une étouffante et mortelle étreinte.

L’attaque improvisée avait laissé libre Minnetaki, qui se hâta d’arracher le linge qui l’aveuglait et la bâillonnait. Plus prompte que l’éclair, elle s’adapta à la situation. Rod et son partenaire avaient roulé par terre et luttaient, en un terrible corps à corps. Le premier Indien, revenu de son étourdissement, commençait à se relever et se traînait vers les deux combattants, afin d’apporter son aide à son camarade.

Minnetaki comprit que c’était, pour son sauveteur, la mort assurée. Sa face blêmit et ses yeux se dilatèrent étrangement. Ramassant, dans un sanglot, le gourdin lâché par Roderick, elle le leva à son tour et, de toutes ses forces, en asséna un coup sur la tête du Peau-Rouge qui luttait avec Rod. Une fois, deux fois, trois fois, le bâton se leva et retomba, et l’homme desserra son étreinte. Le jeune boy, à demi étouffé, respira.

Le combat, pourtant, n’était pas terminé. L’autre Indien avait réussi à se remettre sur ses pieds et, comme la vaillante jeune fille levait, une quatrième fois, le gourdin, une poigne puissante la retint en arrière, et elle sentit qu’elle était prise à la gorge.

Le répit qu’elle avait procuré à Rod n’avait pas été inutile. Il avait pu atteindre l’étui de son revolver et prendre son arme. A bout portant, il pressa le coup sur la poitrine de son adversaire. Il y eut une sourde détonation, un cri de douleur, et l’Indien bascula à la renverse. Ce que voyant, le Peau-Rouge survivant relâcha Minnetaki et, sans demander son reste, déguerpit dans la forêt.

Minnetaki, toute brisée, tant par l’épouvante et l’angoisse que par l’effort surhumain accompli par elle, se laissa tomber sur le sol, comme une masse, en pleurant à chaudes larmes. Rod, s’oubliant lui-même, courut vers elle, lissa ses cheveux en désordre, et la rassura aussi bien qu’il pouvait le faire.

Wabi et Mukoki les retrouvèrent à la même place. Ils avaient perçu le cri d’attaque de Roderick et s’étaient aussitôt mis en route. D’autres cris, échappés à Minnetaki au cours de la bataille, avaient servi de point de repère à leur course. Deux autres employés de la factorerie, en tournée de ronde, ne tardèrent pas à les rejoindre.

L’homme mort fut reconnu pour être un des gens de Woonga. Minnetaki conta qu’elle était encore peu éloignée de Wabinosh-House et que son appel aurait pu être facilement entendu, si les deux Indiens, se jetant sur elle à l’improviste, ne l’avaient pas aussitôt bâillonnée. Par une ruse infernale, ils l’avaient contrainte ensuite à cheminer seule dans l’étroit sentier, chacun d’eux l’y maintenant, à bout de bras, et marchant, à droite et à gauche, sur la mousse. Ses uniques pas s’étaient imprimés sur le sentier, là où le terrain s’amollissait, et quiconque aurait suivi, comme le fit Rod, la piste de la jeune fille devait fatalement penser qu’elle n’avait aucun ennemi avec elle et se promenait en sécurité.