Rod et Wabi s’interrogeaient du regard, ne sachant d’abord ce qu’ils devaient croire de cette stupéfiante assertion. Le vieil Indien, cependant, continuait à refléter sur son visage frémissant une émotion peu coutumière.

« Une armée de morts, oui ! » répétait le vieux trappeur.

Et, comme il élevait la main, tant pour donner plus de force à ses paroles que pour se débarrasser des toiles d’araignée qui lui emplissaient la figure, les deux jeunes gens virent que cette main tremblait.

Quelques instants après, Wabi passait à son tour sa tête et ses épaules à travers le volet, et regardait comme l’avait fait Mukoki. Les retirant ensuite, il se retourna vers Rod, avec un ricanement étrange et la mine bouleversée. Moins bouleversée cependant que ne l’avait été celle du vieil Indien qui, comme un coup de fusil imprévu en pleine poitrine, avait, le premier, reçu le choc de l’effrayant spectacle.

« Vous aussi, Rod, regardez ! » dit-il.

Retenant sa respiration, Roderick s’approcha de l’obscure ouverture. Son cœur palpitait, non de crainte, mais d’une émotion mystérieuse et mal formulée. Son appréhension n’en était pas moins si forte qu’il eut comme un recul, au moment d’introduire sa tête à travers le volet.

Lorsque cela fut fait, lui non plus, tout d’abord, ne vit rien. Il n’y avait que du noir dans la cabane. Puis il lui sembla que l’ombre se dissipait et il commença à distinguer le mur opposé. Une table dessina ensuite, au milieu de la cabane, sa masse mal équarrie. Et, près de la table, il y avait quelque chose en tas, de mal défini. Sur ce quelque chose était une chaise renversée, qu’une espèce de loque recouvrait à demi.

Les yeux de Rod continuaient à voyager dans la cabane. Dehors, Wabi et Mukoki l’entendirent qui poussait, puis réprimait un cri d’effroi. Ils le virent qui se cramponnait des mains à la brèche ouverte dans le volet. Il regardait, comme fasciné.

Presque à portée de son bras, s’appuyait contre le mur intérieur, ce qui, voilà quelque cinquante ans, semblait-il, avait été un homme vivant. Ce n’était plus, maintenant, qu’un simple squelette, un objet à la fois terrible et risible, dont les orbites vides s’éclairaient tristement du rais de lumière qui filtrait dans la cabane, dont la bouche grimaçait, tordue dans une vie spectrale, et tournée vers Rod à travers l’ombre.

Roderick se laissa retomber. Il était tremblant et pâle.