« Qui… a fait cela ? »

Mukoki eut un gloussement amusé et indiqua d’un signe de tête, la chose lugubre adossée au mur.

« Lui ! »

D’un même mouvement, les trois hommes revinrent vers le premier squelette. Un de ses longs bras était appuyé sur ce qui fut un seau, et avait passé à travers les cercles de fer qui en avaient seuls subsisté. La main de ce même bras crispait les os de ses doigts sur une écorce enroulée, qui semblait provenir d’une ancienne bûche de bouleau. L’autre bras s’était détaché et était tombé près du squelette, que Mukoki, de ce même côté, inspecta avec soin.

Sa curiosité ne tarda pas à être contentée par la découverte qu’il fit d’une courte entaille, qui avait pénétré de biais dans les côtes.

« Celui-ci mort à cette place, expliqua-t-il. Un coup de couteau dans les côtes. Mauvaise façon de mourir. Beaucoup souffrir et mourir lentement. Mauvaise façon d’être frappé.

— Brr… dit Rod, en frémissant. Sortons d’ici. On est asphyxié. On dirait que l’air de cette cabane n’a pas été renouvelé depuis un siècle. »

Mukoki, en s’en allant, ramassa un crâne, parmi le tas d’ossements qui était près de la chaise.

« Chien, grogna-t-il. Porte verrouillée, fenêtre fermée. Les hommes luttent. Tués tous deux. Chien mourir de faim. »

Tandis que les trois chasseurs remontaient vers l’endroit où Loup gardait le toboggan, Rod, laissant trotter son imagination, reconstituait la terrible tragédie qui, voilà bien longtemps, s’était déroulée dans la vieille cabane. Il revoyait les deux hommes vivant cette heure mortelle, où tous deux se livrèrent ce combat sauvage. Il croyait les voir lutter, les entendre se provoquer, à chaque reprise. Il croyait assister au double coup qui, simultanément, avait tué l’un, tout net, et envoyé l’autre, le vainqueur, comme un bolide, agoniser contre le mur. Et le chien ? Quel avait été son rôle dans la bataille ? Puis, qu’était-il devenu, solitaire et affolé, souffrant la faim et la soif, bondissant contre les parois de son tombeau muré, jusqu’à ce qu’il se tordît lui aussi, sur le sol, et mourût à son tour ? Cet atroce tableau brûlait le cerveau de Roderick. Élevé dans la convention d’une ville, il n’en avait jamais conçu la possibilité même. C’était l’émotion majeure qu’il eût encore vécue, exception faite de l’agression contre Minnetaki, à Wabinosh-House.