Un hurlement lugubre du loup captif coupa la parole à Wabi, durant un moment. Puis il reprit :
« Elle marcha ainsi, assez longtemps, sans le voir venir. Que se passa-t-il exactement ? Sans doute, disent les gens de la factorerie, elle glissa, tomba et, dans sa chute, se blessa. Toujours est-il que, le lendemain, lorsque Mukoki se remit en route à son tour, il rencontra sur la piste son cadavre et celui de l’enfant, à demi dévorés par les loups. A compter de cette date tragique, Mukoki ne fut plus le même. Oubliant son ancienne paresse, il devint le plus renommé chasseur de loups de la région. Il quitta sa tribu, vint s’installer à la factorerie et, dès lors, ne nous quitta plus, Minnetaki et moi. Parfois, à intervalles assez éloignés, lorsque la lune brille comme aujourd’hui, dans la nuit claire, et que le froid mord, sa raison semble vaciller. — « C’est, dit-il, une nuit de loups. » — Personne alors ne peut l’empêcher de sortir, ni tirer de lui une parole. A personne, lorsqu’il est dans cet état d’esprit, il ne permet de l’accompagner. Ce soir, il va de la sorte parcourir des milles et des milles. Il ira droit devant lui, sans rebrousser chemin, jusqu’au terme inconnu de sa course folle. Puis, quand il sera de retour, il semblera aussi sain d’esprit que vous et moi. Si vous lui demandez d’où il vient, il vous répondra vaguement qu’il est sorti pour voir s’il n’y avait pas quelque coup de fusil à tirer… »
Rod avait écouté avec une attention infinie. A mesure que Wabi déroulait le fil de la dramatique histoire de Mukoki, il se sentait pris pour le vieil Indien d’une immense pitié. Ce n’était plus pour lui, maintenant, un demi-sauvage, à peine frotté d’un peu de civilisation. C’était un frère humain, dans toute la force du terme. Des sanglots montaient dans sa poitrine oppressée et, à la lueur vacillante de la chandelle, des larmes brillantes humectaient ses yeux.
« Son habileté à chasser les loups, continua Wabi, confine à la sorcellerie. Chaque jour de sa vie, depuis près de vingt ans, il a fixé sur eux sa pensée. Il les a étudiés à fond et il en connaît plus, à lui tout seul, sur cette bête, que tous les chasseurs réunis du Wilderness. Chaque piège qu’il pose capture un loup. Personne n’en saurait faire autant. Rien qu’aux traces laissées par tel animal, il peut vous apprendre à son sujet mille choses curieuses, dont vous ne vous douteriez jamais. Un instinct presque surnaturel l’avertit si la nuit qui vient est une « nuit à loups ». Un effluve qui passe dans l’air du soir, un je ne sais quoi qui est dans le ciel ou dans la lune, l’aspect même du Wilderness, toute une ambiance susceptible à peine lui enseigne que les loups, dispersés par monts et par vaux, se réuniront en bandes, cette nuit-là, et que le soleil, à son lever, les trouvera se chauffant à ses clairs rayons, sur la pente des collines. Si Muki nous a rejoints, vous verrez, demain, commencer pour nous un sport peu banal et comment Loup, lui aussi, s’acquitte du travail qui lui est dévolu. »
Il y eut quelques minutes de silence, tandis que la flamme ronflait dans le poêle, chauffé au rouge. Les deux boys étaient assis l’un près de l’autre, regardant et écoutant le feu. Rod tira sa montre. Il était à peine minuit. Pourtant tous deux ne songeaient pas à reprendre leur sommeil interrompu.
« Loup est une bête tout à fait curieuse, disait Wabi. Sans doute, Rod, vous devez penser qu’il n’est qu’un dégénéré, un être servile et traître à sa race, digne de tous les mépris, lorsqu’il se retourne contre ses anciens frères et les attire à la mort. Il ne mérite point ces reproches. Il a, comme Mukoki, ses raisons, et qui sont bonnes, pour agir comme il le fait. Les animaux, comme les hommes, ont leurs rancœurs et leurs vengeances. Avez-vous remarqué qu’il lui manque la moitié d’une oreille ? Si vous lui renversiez la tête et lui tâtiez la gorge, vous y trouveriez la marque d’une profonde cicatrice. Et si, promenant la main sur son train de derrière, vous palpiez la chair, sous le poil, vous constateriez qu’en arrière de la cuisse gauche il y a un trou gros comme le poing. Mukoki et moi, nous avons capturé Loup dans un piège à lynx. Ce n’était alors qu’un menu louveteau, que Mukoki jugea devoir être âgé de six mois environ. Il était, le pauvre, en triste état ! Tandis qu’il était pris dans le piège et impuissant à se défendre, trois ou quatre membres de son aimable tribu s’étaient jetés sur lui et avaient tenté de s’en faire un petit lunch. Nous étions arrivés juste à temps pour mettre en fuite ces fratricides. Nous recueillîmes et gardâmes le louveteau, après lui avoir recousu la cuisse et la gorge, et nous l’avons apprivoisé. Vous verrez demain soir comment Muki lui a appris à s’acquitter de sa dette envers les hommes. »
Après avoir encore bavardé deux heures durant, Rod et Wabi soufflèrent la chandelle et retournèrent à leurs couvertures.
Rod fut une bonne heure à se rendormir. Il se demandait où était Mukoki, ce qu’il faisait et comment, dans son accès de demi-folie, il retrouverait sa route dans le Grand Désert Blanc.
Puis des rêves agitèrent son sommeil. Il revoyait la mère Indienne dévorée par les loups, avec son enfant. Et, tout à coup, cette image avait fait place à celle de Minnetaki, tandis que les loups s’étaient mués en Woongas, qui se jetaient sur la jeune fille.
Il fut tiré de son cauchemar par une série de coups de poings que Wabi lui donnait dans le côté. Il rouvrit les yeux, regarda Wabi dans ses couvertures, qui lui montrait quelque chose du doigt et, au bout du doigt, il vit… Mukoki, qui était paisiblement en train de peler des pommes de terre.