Il s’en revint vers la cabane, où ronflait le poêle que Rod avait rallumé. Il s’assit à côté, en tendant vers la chaleur ses deux mains bleuies par le froid.
« Brr… dit-il, tout grelottant, c’est une nuit qui n’est pas bénigne ! »
Il s’était mis à rire, en regardant Roderick, qui ne savait quelle contenance tenir, mais dont la physionomie demeurait quelque peu effarée devant ce qui se passait.
« Dites-moi, Rod, interrogea Wabi, est-ce que Minnetaki ne vous a jamais conté, au sujet de notre vieux guide, une singulière histoire ?
— Non. Rien de particulier. Rien de plus que ce que j’en sais par vous-même.
— En ce cas, écoutez-moi. Une fois, il y a longtemps de cela, Mukoki a été en proie, je ne dirai pas absolument à un accès de folie, mais à quelque chose qui y ressemblait fort. Je n’ai jamais pu me faire, sur ce point, une opinion nette. Oui ou non, a-t-il été vraiment fou ? Je balance encore. Mais les Indiens de la factorerie sont pour l’affirmative. Quand il s’agit de loups, prétendent-ils, Mukoki, parfois, perd la raison.
— Quand il s’agit de loups ?
— Oui. Et il a pour cela un sérieux motif. C’était au temps où vous et moi nous venions au monde. Mukoki possédait alors une femme et un enfant. Ma mère et les gens de la factorerie content que, pour cet enfant surtout, sa passion était grande. Il en abandonnait la chasse, le plus souvent, aux autres Indiens et, durant des jours entiers, il demeurait dans sa hutte, à jouer avec le « popoose »[9], à lui apprendre mille choses. Si, par hasard, il s’en allait chasser, emportant ficelé sur son dos le marmot piaillant et déjà grand, c’était un des Indiens les plus heureux parmi ceux qui venaient à la factorerie, quoiqu’il fût certainement un des plus pauvres.
[9] Nom que les Indiens donnent aux jeunes enfants. (Note des Traducteurs.)
« Un jour, comme il s’était présenté avec un petit ballot de fourrures, qu’il avait presque exclusivement échangées pour des objets destinés à l’enfant (c’est ma mère qui me l’a raconté), il décida, car il était tard, de passer la nuit près de nous. Je ne sais quoi le retarda et il remit de vingt-quatre heures son départ. Ne le voyant pas revenir, sa femme s’inquiéta. Elle prit sur son dos le « popoose » et partit avec lui à sa rencontre. »