La contemplation simple, qui plonge dans la lumière divine, et la jouissance simple, qui va vers son attrait, se regardent l’une et l’autre ; car l’une vit avec l’autre. Et leurs faces sont tournées vers le Propitiatoire, c’est-à-dire vers l’amour en joie.
L’amour qui jouit plane sur l’amour qui agit. Mais celui-là, loin de priver celui-ci de son action, l’excite et le pousse à une fécondité pratique toujours croissante et toujours renouvelée. Ainsi toutes les puissances sont complétées l’une par l’autre. Plus vous êtes élevé au-dessus de vous-même dans la sublimité de l’amour et de la jouissance, plus vous êtes fécond en vous-même par la vertu de l’activité. Entre les deux chérubins, entre la contemplation et la jouissance, est l’habitation de Dieu en nous. C’est de là que coulent la grâce et la sagesse. C’est là que nous apprenons la volonté du Seigneur.
LES QUATRE ANIMAUX
La charité a quatre types décrits par saint Jean et par Ézéchiel.
Le premier, c’est l’amour vainqueur qui foule aux pieds, qui écrase tout ennemi, qui dompte toute bestialité et qui règne sur la race animale. Voilà le type du lion ; les vainqueurs l’ont conquis. Le second, c’est l’offrande éternelle qui offre incessamment au Seigneur toute la substance de l’âme et toute son activité, brûlant sur l’autel de la gloire l’encens qui ne s’éteint pas. Voilà le bœuf, voilà l’holocauste.
Le troisième type, c’est la sagesse, parée de toutes les vertus, et armée de l’empire du monde. C’est par elle que notre âme revêt la figure humaine, et règne sur toutes choses. Voilà l’homme, voilà la sagesse.
Mais il y a des âmes qui sont transportées au-dessus d’elles-mêmes. Abîmées dans la vision, nées dans la contemplation, elles étendent leurs ailes immenses dans la largeur et l’amplitude, au-dessus des formes et des images, et l’œil de leur esprit est ouvert à jamais pour fixer, pour contempler sans fatigue la manifestation de la vérité éternelle. De cette vue naît un amour plus extrême, un désir plus insatiable et une certaine fureur qui veut appréhender le Dieu qu’on n’embrasse pas. Voilà l’aigle. C’est la lumière vue dans l’ombre sacrée c’est aussi l’exercice extérieur, ardent et discret, de toute vérité et de toute charité.
LIVRE TROISIÈME
LES VERTUS
L’HUMILITÉ
Quand l’homme considère, au fond de lui-même, avec des yeux brûlés d’amour, l’immensité de Dieu, sa fidélité, quand il songe à son essence, à son amour, à ses preuves d’amour, à ses bienfaits, qui ne peuvent rien ajouter à son bonheur ; quand l’homme ensuite, se regardant lui-même, compte ses attentats contre l’immense et fidèle Seigneur, il se tourne vers son propre fond avec une telle indignation et un tel mépris de lui-même qu’il ne sait plus comment faire pour suffire à son horreur. Il ne connaît pas de mépris assez profond pour se satisfaire. Il sent que celui qu’il mérite est plus grand que celui auquel il pense. Il tombe dans un étonnement étrange, l’étonnement de ne pas pouvoir se mépriser assez profondément, et il reste indécis, devant la défaillance de ses forces. Dans cette perplexité, ce qu’il y a de mieux à faire, c’est de se plaindre à Dieu, son Seigneur et son ami, des forces de son mépris, qui le trahissent et ne le mettent pas aussi bas qu’il le voudrait. Il se résigne alors à la volonté de Dieu, et s’abandonne avec toutes les créatures, et, dans l’abnégation intime, il trouve la paix véritable, invincible et parfaite, celle que rien ne troublera. Car il s’est précipité dans un tel abîme, que personne n’ira le chercher là.