C’est de là que la grâce s’élève pour se répandre dans les puissances ; à partir de ces puissances actives, l’âme monte au-dessus d’elles, et, rejoignant la grâce à sa source, se plonge dans l’océan de Dieu. Dieu est la source de la grâce ; mais la grâce devient créature dès qu’elle a coulé en nous et que nous agissons par elle.

L’homme qui possède Dieu fixé dans son essence le possède d’une façon divine ; à ses yeux c’est Dieu seul qui reluit en toutes choses. Celui qui rapporte tout à sa gloire sent en tout la saveur de Dieu.

La présence de Dieu n’est pas une séparation extérieure des choses extérieures, elle est la solitude de l’esprit ; si vous l’avez, vous pénétrez les personnes et les choses à une telle profondeur qu’elles perdront leur puissance et leur action contre vous.


Maintenant voici une tentation plus redoutable, je crois, que toutes les tentations dont jamais j’aie parlé. Elle vous écarte tellement de Dieu et de toute vertu, que je ne sais pas bien comment feront ses victimes pour retrouver la justice. Elle s’attaque à ceux qui, sans pratiquer le bien, par l’intellect seul, croient trouver et posséder en eux-mêmes une existence qui participe à l’essence divine, et restent là dans l’oisiveté spirituelle et naturelle. Ces gens-là tombent dans un repos aveugle et vain où leur substance n’agit plus. Ils négligent toute activité intérieure ou extérieure, toute pratique bienfaisante ; activité, volonté, connaissance, amour, désir, concours effectif de l’homme en face de Dieu, ils dédaignent et méprisent tout cela. S’ils avaient une heure dans leur vie poursuivi Dieu avec l’activité d’un amour sans mensonge, s’ils avaient goûté les vertus vraies, ils ne seraient jamais tombés dans cet aveuglement. Mais sachez donc que Jésus, rédempteur du monde, que tous les saints, que tous les anges de toute hiérarchie agiront éternellement ; éternelle sera chez eux l’activité, éternel le désir, éternelle l’action de grâces, éternelle la louange, éternelle la volonté, éternelle la connaissance ; même dans la vie éternelle, sans l’activité le bonheur ne serait pas. Dieu lui-même s’il n’agissait pas, Dieu ne serait pas Dieu, et le bonheur serait absent de lui. Oh ! les misérables, dans quel abîme ils seraient tombés ! Que toutes les sources qui gardent les larmes s’ouvrent pour pleurer sur eux, car ils se sont endormis dans leur quiétisme, et l’abîme s’est refermé sur leur tête.

Ils adhèrent, sans amour et sans vertu, à ce repos menteur qu’ils sentent au fond d’eux. Je vous le dis, une grande infidélité, une grande erreur s’élève dans le monde, c’est la fausse liberté d’esprit, c’est la corruption spirituelle. Les victimes de cette imposture infernale ne connaissent généralement ni vertu, ni pénitence, pas un cheveu, pas une ombre. Quelques-unes d’entre elles, au contraire, ont passé leur vie dans d’énormes mortifications, dépourvues d’amour simple et de vérité pure. En général, leur procédé consiste à rester immobiles matériellement, à cesser toute action, et à rentrer en eux-mêmes par une oisive sensualité ; et ils restent là sans exercice, ils n’ont pas d’amour adhérent ; c’est pourquoi ils ne sont pas capables de se pénétrer eux-mêmes ; mais, comme c’est dans leur propre essence qu’ils prennent leur repos, ils font d’elle-même un Dieu ou plutôt une idole. C’est leur propre essence que ces idolâtres confondent avec l’essence de Dieu par une horrible confusion.

La consolation intérieure est d’un ordre moins élevé que l’acte d’amour, qui rend service aux pauvres spirituellement ou corporellement. Si vous êtes ravi en extase aussi haut que saint Pierre et saint Paul, ou qui vous voudrez, et si vous apprenez qu’un malade a besoin d’un bouillon chaud, ou de tout autre secours du même genre, je vous conseille de vous réveiller un instant de votre extase et de faire chauffer le bouillon. Quittez Dieu pour Dieu, trouvez-le, servez-le dans ses membres ; vous ne perdrez rien au changement. Ce que vous quitterez par charité, Dieu vous le rendra avec de bien autres excellences.

Voulez-vous que je vous dise, ma sœur, comment vous trouverez l’humilité et la chasteté, comment vous serez fille de Dieu, comment vous placerez autour de votre front l’auréole des Vierges. Le prophète David dit quelque part : Écoute et vois, ma fille, prête l’oreille, oublie ton peuple et la maison de ton père, et le Roi s’enflammera pour ta beauté. Je vous en supplie, ma sœur, écoutez Dieu, écoutez vos supérieurs, ayez l’oreille tendue vers toute obéissance, et le Christ s’enflammera par votre beauté. Après la messe, allez droit à vos fonctions, et si celles-ci ne vous permettent ni d’aller à la messe un certain jour, ni de communier, si le temps vous manque absolument, ne vous en troublez absolument pas. L’obéissance vaut mieux que des victimes, et le sacrifice est plus fécond que la volonté propre. Recherchez et embrassez les fonctions les plus basses, comme l’infirmerie ou la cuisine. Ne commandez que quand il le faut. Mais toutes les fois que vous pourrez vous servir vous-même, faites-le. Quand on vous permet de remplir la fonction la plus humble, remerciez Dieu immédiatement, et que la joie naisse en vous. Si vous êtes chargée de l’infirmerie, le nécessaire, c’est la gaieté. Que votre visage soit ouvert et riant : que votre douceur soit parfaite. N’ayez jamais avec les malades un mouvement d’impatience. Si elles sont impatientes, vos malades, si elles sont moroses, dites-vous : En ce moment, je rends service à Jésus-Christ. S’il y en a dans le nombre de plus pauvres, de plus souffrantes, de plus abandonnées, que toutes vos préférences soient de ce côté-là, et voyez Dieu en elles, Dieu pour qui vous travaillez. Je vous supplie d’éviter l’ombre d’un mot, l’ombre d’un geste qui puisse impatienter un pauvre malade. Si la tristesse et la colère s’emparent de lui, montrez-lui, dans leur gloire céleste, ceux qui ont autrefois souffert, Dieu et les saints. Si le malade vous demande quelque chose, ne le faites pas attendre une minute. S’il vous fait une demande dangereuse pour lui et contraire à sa santé, ayez l’air de ne pas entendre. S’il insiste, dites-lui vos craintes, et, s’il insiste encore, consultez vos supérieurs.

Toutes les fois que vous préparerez pour un malade un petit repas ou une potion, faites-le avec la plus grande propreté ; rendez agréable au goût l’objet que vous préparez : faites que le malade soit content, et, quant à vous, conservez la paix. Remuez très souvent les lits des malades ; arrangez-les parfaitement. Rendez-les commodes, surtout aux plus délicats, surtout à ceux qui ont le plus grand besoin d’être bien traités. S’il le faut, restez la nuit près d’eux : mais alors, alors de la gaieté ! de la gaieté ! Inventez des choses amusantes ! Faites-les rire, ma sœur ; je veux que partout où il y aura un malade, il désire vous avoir à côté de lui. Lisez-leur les paroles et les exemples du Sauveur et des saints, dans le cas où ils seraient disposés à les entendre, mais de telle façon que votre présence entraîne partout où vous irez une récréation spirituelle.

LIVRE QUATRIÈME
L’ENFER