LIVRE CINQUIÈME
CONTEMPLATION

LA CONTEMPLATION

La contemplation est une connaissance supérieure aux manières de connaître, une science supérieure aux manières de savoir. Supérieure aussi à la raison, elle ferait d’inutiles efforts pour s’affaisser jusqu’à elle, et la raison ne pourrait par aucun transport monter jusqu’à elle et la rejoindre là où elle est. C’est une ignorance illuminée, c’est un miroir magnifique où reluit l’éternelle splendeur de Dieu ; elle n’a pas de mesure, et toutes les démarches de la raison sont impuissantes là où elle est. Pourtant cette ignorance n’est pas Dieu, elle est la lumière du contemplateur. Ceux qui vivent dans la fréquentation de l’ignorance et de la lumière divine, aperçoivent en eux-mêmes quelque chose comme une solitude dévastée. L’ignorance translumineuse, quoique supérieure à la raison, n’est cependant pas étrangère à elle ; elle contemple tout sans étonnement ; l’étonnement est au-dessous d’elle, et la contemplation ne le connaît pas. La contemplation voit quelque chose ; mais que voit-elle ? elle l’ignore absolument ; elle voit une excellence supérieure à tout, qui n’est ni une chose, ni l’autre.

AU SOMMET DE L’AMOUR

Au-dessus de la connaissance, je sens, je découvre, je surprends un abîme d’ombre, sans fond et sans bornes au-dessus des qualités, au-dessus des noms de la créature, au-dessus des noms de Dieu : voici la mort, l’excès de la transcendance, et l’évanouissement de la sublimité dans l’Éternel inexprimable, c’est l’espérance de la paix, sentie au fond de nous, supérieure aux mondes du dehors : au-dessus du monde des esprits, c’est la béatitude infinie, immense, le point central où tout est un, c’est le sommet des possibilités de la créature ; c’est l’abîme de la superessence, où les esprits bienheureux, toujours distincts, mais toujours noyés, sont aperçus par l’œil noir de la contemplation qui voit, dans la nuit de la nuée, Père et Fils, et Saint-Esprit, Trinité de personnes, unité d’essence, essence de paix éternelle et simple. Et si nous étions exaltés dans son altitude, nous serions, par sa grâce, béatitude en elle, activité éternelle, fécondité immense des trois Personnes, qui sont divinité et béatitude dans la simplicité de leur essence, activité éternelle et éternel repos, amour et jouissance parmi l’activité et la paix ; l’amour est affamé d’agir, il est une activité éternelle et divine. La jouissance vaque à l’éternelle paix dans l’embrassement de l’amour, sans vêtements et sans forme.

Quand nous adhérons à Dieu par amour, nous sommes esprit ; mais quand c’est lui qui ordonne à l’extase de nous emporter, nous sommes jouissance. Tantôt l’esprit nous entraîne au dehors vers l’action extérieure, tantôt il nous repousse au dedans vers la paix intérieure ; les excès de l’esprit noyé dans sa joie, et toutes les activités extérieures de la charité la plus pratique sont les puissances qui poussent l’homme vers la rénovation perpétuelle de toute justice et de toute vertu. Ainsi l’aspiration et l’expiration entretiennent la vie du corps. Ainsi l’homme ouvre à chaque instant les yeux et les ferme trop rapidement pour s’en apercevoir. Ainsi nous mourons en Dieu, nous vivons de Dieu ; ainsi la vie et la mort subissent la loi de la même unité… Tous les esprits célestes sont autant de charbons ardents qui ont pris feu au grand autel. C’est là que nous serons avec le Père et le Fils, dans l’unité du Saint-Esprit, l’incendie de l’éternité ; c’est là que ce Dieu sans nom, dans la ténèbre immense, très simple et inqualifiable, sera pour nous et pour lui substance et béatitude. Le Père engendre son Fils, sa sagesse éternelle, deuxième personne de la Trinité, dans l’unité d’essence, le Fils, le Verbe, par qui tout a été fait. Or, le Saint-Esprit, troisième personne, procède de l’un et de l’autre, et il est l’amour de l’un pour l’autre ; amour infini par lequel ils s’embrassent de l’embrassement infini. Un seul Dieu en trois personnes qui nous embrasse dans l’unité du même amour. Unité dans la Trinité, Trinité dans l’unité. Dieu tout-puissant, souverain de la hauteur suprême, qu’il faut chercher, poursuivre et posséder, par la grâce de Jésus-Christ, avec la sincérité d’un amour sans mensonge : vivre en lui, et lui en nous ; vivre avec tous les saints, adhérer à la collection de l’amour : c’est là que le Père et le Fils nous embrassent dans l’unité transformante de l’Esprit où nous attendent l’amour de Dieu et sa jouissance ; jouissance couronnée dans l’essence sans mesure. Je ne suis plus capable de parler d’aucune réalité perceptible : voici le simple, l’infini ; de la perte, voici que je fonds et que je m’écoule dans la ténèbre sacrée. Voilà le sublime de la vie, le sublime de la mort, le sublime de l’amour, le sublime de la jouissance, le sublime de l’éternité.

Priez Dieu pour celui qui vient d’écrire ceci par sa grâce. Priez pour tous ceux qui me liront. Que Dieu se donne à nous largement et éternellement. Amen.

LE THABOR

Si nous voulons que son nom soit exalté en nous, suivons-le dans notre esprit, sur la montagne de la Nudité, comme Pierre, Jacques et Jean sur celle du Thabor. Thabor, signifie l’arrivée de la lumière : si nous sommes Pierre par la connaissance de la vérité, Jacques par la supplantation du monde, Jean par la plénitude de la grâce, par la possession de la justice parfaite, le Christ nous conduit au haut de notre esprit, sur la montagne de la Nudité, dans une solitude immense et absolument inconnue, où sa gloire apparaît dans la splendeur divine. En son nom le Père ouvre le livre de vie où sont écrites les paroles de l’éternelle Sagesse ; et la sagesse elle-même du Seigneur embrasse notre esprit simple et nu dans la suavité absolument parfaite, où tout bien se fait sentir et toute chose se fait oublier. Dans notre exaltation, contempler et savoir, goûter et sentir, vivre et exister, avoir et être, tout est une seule chose, et devant cette exaltation nous comparaissons tous avec les différences de nos aptitudes particulières. Le Père, dans sa sagesse, varie ces dons suivant l’excellence et la dignité des individus. Si nous voulons vivre sur le Thabor, c’est-à-dire au sommet de l’esprit, sur la montagne de la Nudité, la lumière arrivera toujours et grandira continuellement. Nous entendrions toujours la voix du Père, et nous sentirions toujours son doigt qui nous toucherait, et nous tirerait vers l’unité intérieure. Tous ceux qui suivent Jésus entendent la voix du Père, et c’est d’eux tous qu’il parle quand il dit : Voici mes fils bien-aimés, en qui j’ai mis mes complaisances. La mesure de grâce varie suivant sa volonté. Parmi les délices de l’amour mutuel qui va de Dieu à l’homme, chacun goûte son nom, et son office, et son fruit ; c’est là que sont enfouis les hommes de Dieu, cachés à ceux qui vivent au monde. Ainsi les amis du monde sont morts devant Dieu, et leur nom manque ; ils sont privés de goût et de sentiment vis-à-vis des choses de la lumière. Or le toucher de Dieu nous fait vivre en esprit, nous donne sa grâce, la lumière et le discernement des vertus. Le toucher de Dieu consolide nos puissances à ce point que nous pouvons supporter ce qu’il nous donne et nous fait, et sa présence même sans évanouissement. Son toucher tire au dedans, fait l’unité tout au fond, et exige de nous cette mort de joie que donne l’esprit quand il fait défaillir l’homme dans la béatitude, c’est-à-dire dans l’éternel amour, embrassement du Père et du Fils, jouissance unique de tous les deux. Quand nous montons avec Jésus au sommet de notre esprit, sur la montagne de la Nudité sans images, si nous le suivons avec le regard simple, avec l’intime complaisance, sur la pente de l’attrait jouissant, nous sentons le feu de l’esprit qui nous fait brûler et fondre au centre de l’Unité divine. Quand, par la vertu de l’unité, nous nous sommes repliés avec le Fils de Dieu vers notre principe, nous entendons la voix du Père qui touche et qui dit : Rentrez. Il dit à tous ses élus dans sa parole éternelle : Voici mon Fils bien-aimé, en qui j’ai mis mes complaisances. Le Père et le Fils, le Fils et le Père ont eu pour l’incarnation future, et pour la mort de Jésus, et pour le retour des élus vers leur principe éternel, une éternelle complaisance. Si nous sommes emportés par le Fils vers notre origine, nous entendons la voix du Père qui dit : Rentrez, et voilà l’illustration de la vérité éternelle. La vérité même nous montre la largeur de la complaisance divine, principe et fin de toute complaisance.

Là, dans le défaut de nos forces, nous tombons la face contre terre devant la montagne de notre nudité, et l’unité se fait pour nous dans l’embrassement sublime de l’unité des trois Personnes. Alors Dieu communique la vie et la béatitude ; alors tout est consommé ; alors tout est renouvelé. Nous sommes baptisés dans l’embrassement de l’amour. Dans l’immensité de la joie chacun trouve sa part propre ; l’amour jouissant, qui est tout en lui-même, fait des prodiges d’unité. Trouver quelque chose hors de soi ? il n’en a ni le besoin ni même la puissance.