Cette magnifique petite pierre est ronde et égale à elle-même sur toutes ses faces. La forme ronde, la forme de la sphère rappelle la vérité éternelle sans commencement ni fin. Cette égalité d’aspect que présente de tous côtés la forme sphérique, indique la justice qui pèsera tout avec équité, rendant à chacun ce qui lui est dû. Ce que donnera la petite pierre, chacun le gardera éternellement.

Ce caillou est extraordinairement léger. Le Verbe éternel ne pèse rien ; il soutient par sa vertu le ciel et la terre. Il est intime à chacun, et n’est saisi par personne. Jésus est l’aîné des créatures, et son excellence les surpasse toutes : il se manifeste à qui il veut, là où il va porté par sa légèreté immense ; notre humanité est montée par-dessus tous les cieux, et s’est assise à la droite du Père.

La pierre blanche est donnée au contemplateur : elle porte le nom nouveau que celui-là seul connaît, qui la reçoit.

Tous les esprits qui se retournent vers Dieu reçoivent un nom propre. Le nom dépend de la dignité plus ou moins excellente de leurs vertus, et de la hauteur de leur amour.

Notre premier nom, celui de notre innocence, celui que nous recevons au baptême, est orné des mérites de Jésus-Christ. Si nous rentrons en grâce, après l’innocence baptismale perdue, nous recevons du Saint-Esprit un nom nouveau, et ce sera un nom éternel.

LES AMIS SECRETS
ET LES ENFANTS MYSTÉRIEUX

Il y a une différence intérieure et inconnue entre les amis secrets de Dieu et ses enfants mystérieux. Les uns et les autres se tiennent droits en sa présence. Mais les amis possèdent leurs vertus, même les plus intérieures, avec une certaine propriété, imparfaite de sa nature. Ils choisissent et embrassent leur mode d’adhésion à Dieu, comme l’objet le plus élevé de leur puissance et de leur désir : or leur propriété est un mur qui les empêche de pénétrer dans la nudité sacrée, la nudité sans images. Ils sont couverts de portraits qui représentent leurs personnes et leurs actions, et ces tableaux se placent entre leur âme et Dieu. Bien qu’ils sentent l’union divine, dans l’effusion de leur amour, ils ont néanmoins, au fond d’eux-mêmes, l’impression d’un obstacle et d’une distance. Ils n’ont ni la notion ni l’amour du transport simple : la nudité, ignorante de sa manière d’être, est une étrangère pour eux. Aussi leur vie intérieure, même à ses moments les plus hauts, est enchaînée par la raison et par la mesure humaine. Ils connaissent et distinguent fort bien les puissances intellectuelles, soit ; mais la contemplation simple, penchée sur la lumière divine, est un secret pour eux. Ils se dressent vers Dieu dans l’ardeur de leur amour ; mais cette propriété, imparfaite de sa nature, les empêche de brûler dans le feu. Résolus à servir Dieu et à l’aimer toujours, ils n’ont pas encore le désir de la mort sublime, qui est la vie déiforme. Ils font peu de cas des actes extérieurs et de cette paix mystérieuse qui réside dans l’activité. Ils gardent tout leur amour pour les consolations intérieures et pour d’imparfaites douceurs ; c’est pourquoi ils s’arrêtent en route, se reposent avant la mort mystérieuse, et manquent la couronne que pose l’amour nu sur la tête du vainqueur.

Ils jouissent bien d’une certaine union divine, ils s’exercent, ils se cultivent, ils connaissent leur état distinctement, dans leurs voies intérieures, ils aiment les chemins qui montent.

Mais ils ignorent l’ignorance sublime du transport qui ne se connaît plus, et les magnificences de ce vagabondage enfermé dans l’amour superessentiel, délivré de commencement, et de fin, et de mesure.

Ah ! la distance est grande entre l’ami secret et l’enfant mystérieux. Le premier fait des ascensions vives, amoureuses, et mesurées. Mais le second s’en va mourir plus haut, dans la simplicité qui ne se connaît pas. Il est absolument nécessaire de garder l’amour intérieur et l’activité extérieure ; ainsi nous attendrons avec joie le jugement de Dieu et l’avènement de Jésus-Christ. Mais si, dans l’exercice même de notre activité, nous mourons à nous-même et à toute propriété, alors, transportés au-dessus de tout, par le sublime excès de l’esprit vide et nu, nous sentirons en nous avec certitude la perfection des enfants de Dieu, et l’esprit nous touchera sans intermédiaire, car nous serons dans la nudité.