Il faut que l’acte de la vie précipite l’homme au dehors sur toutes les vertus pratiques. Il faut que l’acte de la mort le précipite en Dieu, au fond de lui-même. Ce sont là les deux mouvements de la vie parfaite. Ils sont unis comme la forme et la matière, comme l’âme et le corps. L’homme s’applique à Dieu par exaltation de toutes ses puissances, par la rectitude de l’intention, par le désir intime du cœur, par l’appétence sans apaisement, par l’ardeur vaillante de son esprit et de sa nature. Pendant qu’il se livre à cet exercice, en présence de la majesté divine, l’amour devient son maître, et la puissance de l’amour n’épargne rien de lui-même, et c’est l’amour qui dirige chacun de ses mouvements, et, après chaque mouvement dirigé par l’amour, l’homme est plus grand, plus fécond, très actif et agrandi.

Quand l’union divine s’opérerait sans intermédiaire, jamais pourtant Dieu et la créature ne pourraient être confondus. L’union ne peut jamais devenir confusion. Si des créatures peuvent déjà s’unir sans intermédiaire, à plus forte raison Dieu et l’âme. Mais leur distinction reste inviolable. Et cependant entre l’âme et Dieu, pendant la rentrée suprême de l’âme dans son fond, il n’y a pas d’autre intermédiaire que l’éblouissement de l’esprit et l’activité de l’amour. Ce sont là des agents de l’adhésion divine. C’est par eux que le un se fait entre l’homme et Dieu, pour parler comme saint Bernard. Mais au-dessus de la raison et de l’amour, voici l’homme transporté dans la vision nue, vers l’adoration essentielle. Voici le mystère de l’unité qui s’accomplit dans l’esprit. L’adoration essentielle excède infiniment toute intelligence. Elle est la vie qui appartient aux contemplateurs. Pendant le transport, l’esprit, si Dieu le lui montre, peut entrevoir toutes les créatures dans un seul rayon, tous les habitants du ciel et de la terre, leur acte et leur destinée éternelle : mais, au fort même de l’extase, l’esprit transporté s’incline devant l’interminable infinité de Dieu ; entre elle et lui, il voit un abîme infini, un abîme essentiel. L’Incompréhensible lui déclare que rien jamais ne l’a compris, pas même l’âme humaine de Jésus, qui plane cependant, au-dessus de toute union, dans la gloire unique et singulière de l’union hypostatique.

EFFETS DE L’AMOUR

L’éternel amour répand lumière et grâce dans toutes les puissances de l’âme ; voilà pourquoi il y a des vertus. La grâce de Dieu touche et remue les forces suprêmes : de là la charité ; de là la lumière ; de là l’amour de la justice ; de là l’adoration discrète et active du plan divin ; de là la liberté supérieure aux images ; de là la victoire sans fatigue ; de là la sublime défaillance agissante et féconde, qui vous plonge, plus haut que vous-même, dans l’unité de l’esprit. C’est une activité merveilleuse, dont la continuation persévérante donne au contemplateur la joie de sentir sans intermédiaire l’union divine. Il sent en lui ce contact divin qui est le rajeunissement de la grâce et de toutes les vertus. Car la grâce coule jusque dans les puissances inférieures. Elle atteint le fond de l’homme, elle excite cet amour profond et sensible qui est le désir de Dieu. Cet amour pénètre dans le cœur, les sens, la chair, le sang, toute la nature physique de l’homme. Il excite dans ses membres une ardeur, une impatience, il exerce une pression, et la créature surmontée ne sait plus comment se conduire. Cet amour enivre, et l’homme enivré est porté, comme dans l’autre ivresse, à de singulières démonstrations, et, s’il lui reste un peu de mollesse, il a de la peine à ne rien laisser voir. Il y en a qui lèvent les yeux au ciel, dans l’impatience du désir. D’autres pleurent ; d’autres chantent ; d’autres crient ; d’autres bondissent de joie ou de douleur ; d’autres courent ; quelquefois les mains se rapprochent ; on s’incline ; on tombe à genoux, on s’incline, on gesticule. Tant que l’homme persévère, tendu vers le trésor de Dieu, et vivant dans son esprit, il sent son contact et l’impatience de l’amour se renouvelle au fond de lui, avec toutes les splendeurs dont j’ai parlé. Par cette impression physique, il doit s’élever à une impression spirituelle et par cette impression spirituelle à une impression divine, et se plonger lui-même dans la béatitude qui ne change pas.

Le sentiment de l’immutabilité est la béatitude suressentielle, béatitude de Dieu, participable par les élus. Béatitude essentielle à Dieu ; superessentielle à nous ; silence caligineux de la paix éternelle. Les Personnes divines se plongent et s’absorbent dans l’essentielle unité de l’amour, et cependant chacune d’elles, suivant ses propriétés particulières, persiste dans son activité.

L’ENLÈVEMENT

Les hommes de l’amour ont devant eux le feu divin, en face de leur contemplation ; c’est le trésor commun coulant au ciel et sur la terre. Ils sentent la Trinité divine s’incliner pleine de grâces en elle-même et vers eux-mêmes : leur parure intérieure et extérieure est toute justice et toute sainteté. Ainsi ils sont unis à Dieu par sa grâce et leur vertu. Et parce qu’ils se sont livrés à Dieu en toute action, omission et soumission, ils jouissent d’une paix, d’une joie, d’une consolation et d’une saveur que personne ne comprend, ni le monde, ni la créature parée pour lui, ni quiconque se préfère à Dieu. Ces hommes de l’intérieur, ces hommes au regard illustré, ont devant les yeux, toutes les fois qu’ils le veulent, l’invitation de l’amour qui tire vers le Un et qui dit : Rentrez. S’ils se sentent pris avec tous les élus dans l’immense embrassement du Père, et du Fils, et du Saint-Esprit, ils se sentent repliés par l’éternel amour vers l’unité de leur principe.

La contemplation simple et une est la gardienne du type qu’elle possède en esprit, abîmée dans la paix de Dieu. Ainsi l’esprit est ravi par un enlèvement vers la Trinité, et vers l’Unité par l’enlèvement triple : et cependant jamais la créature ne devient Dieu. Jamais elle ne se confond avec lui. L’union se fait par l’amour : mais la créature sent et voit entre Dieu et elle l’éternelle et invincible distinction. Si serrée que soit l’union, le ciel et la terre, sortis des mains de Dieu, cachent à l’esprit du contemplateur d’impénétrables secrets. Quand Dieu se donne à une âme, entre elle et lui l’abîme apparaît immense : les puissances de l’âme réduites à la simplicité, subissent la transformation divine. Voici la plénitude et la surabondance. L’esprit sent la vérité, la magnificence et l’union divine : mais il sent en lui-même une pente essentielle vers son antique situation, et cette pente sauvegarde en lui le sentiment de l’abîme essentiel qui est entre Dieu et lui. Rien de plus sublime que le sentiment de cette distance. Car l’unité est une force qui tire vers l’intérieur tout ce qu’elle a mis au monde naturellement ou surnaturellement. Aussi les hommes de la lumière sont librement ravis, plus haut que la raison, dans les domaines de la vision nue. C’est là que l’Unité divine est et appelle. C’est pourquoi leur regard nu, vide et libre, pénètre toute l’activité de toute créature, et la poursuit, pour l’approfondir, jusqu’au sommet d’elle-même. Et ce regard nu est pénétré et imprégné d’éternelle lumière, comme l’air est pénétré et imprégné de soleil. La volonté nue est transformée par l’éternel amour, comme le feu par le feu. L’esprit nu se dresse ; il se sent embrassé, affermi, fixé par l’immensité du Dieu sans forme. Ainsi, au-dessus de la raison, l’image créée est unie par un triple nœud à son type éternel, principe et source de sa vie.

UNITÉ ABSOLUE

Parlons de l’unité absolue. L’amour de Dieu n’est pas seulement l’effusion de tout bien ; il n’est pas seulement l’attrait intérieur ; il est au-dessus du relatif, dans la jouissance essentielle, absolu, selon l’essence nue de la divinité. C’est pourquoi les hommes, illustrés au fond d’eux-mêmes, ont rencontré une contemplation supérieure à la raison et indépendante d’elle, et une jouissance ravissante dépassant mode et essence, et plongée dans l’abîme sans mesure de la béatitude, où elle se possède elle-même, jouissance essentielle, dans l’unité des trois Personnes. C’est là que la béatitude est si simple et si démesurée, que le regard de la contemplation oublie les détails, perd les sentiers, et ignore où vont les pentes. Car toutes les substances, soulevées par la jouissance, fondent, sans destruction et sans confusion, dans la fournaise infinie. O Essence suressentielle des essences béatifiées ! C’est en vous qu’elles meurent à elles-mêmes ; qu’elles meurent, sans cesser d’être, dans l’abîme sans fond de l’ignorance sublime. C’est en vous que toute lumière abdique dans la ténèbre sacrée. C’est en vous que l’unité dominatrice et triomphante jouit de la béatitude essentielle. Béatitude essentielle à Dieu : superessentielle aux créatures. Car nulle créature ne subit en elle-même aucune destruction, ni avec l’Essence divine, aucune confusion. Car cette créature deviendrait une divinité ; ce qui est impossible. Incapable de diminution ni d’agrandissement, rien ne peut crouler de l’Essence divine. Et cependant tous les esprits d’amour sont, avec le Dieu absolument unique et absolument distinct, une seule jouissance et une seule béatitude. Essence bienheureuse, jouissance commune du ciel entier, elle est si simple, que tous les esprits illustrés par elle sortent d’eux-mêmes, dans l’extase de la jouissance, et le rejaillissement de tous vers la plénitude immense comble et excède tous leurs désirs.