—Mon Dieu! s'écria-t-il; est-ce vrai? j'y pensais et je le souhaitais, comme le couronnement de tous mes succès, mais j'étais trop orgueilleux pour vous demander une seconde fois. Si j'avais voulu vous comprendre et vous rendre justice, six années de réparation et de souffrance m'eussent été épargnées! Ce m'est une douleur d'un nouveau genre. Je me suis accoutumé à croire que je méritais tout ce qui m'arrivait d'heureux. Comme d'autres grands hommes dans les revers, ajouta-t-il avec un sourire, je dois m'efforcer de soumettre mon esprit à ma destinée. Je dois apprendre à me trouver heureux plus que je ne mérite.»


[CHAPITRE XXIV]

Qui peut douter de la suite de l'histoire? Quand deux jeunes gens se mettent en tête de se marier, ils sont sûrs, par la persévérance, d'arriver à leur but, quelque pauvres, quelque imprudents qu'ils soient. C'est là peut-être une dangereuse morale, mais je crois que c'est la vraie, et si ceux-là réussissent, comment un capitaine Wenvorth et une Anna Elliot, ayant toute la maturité de l'esprit, la conscience du droit et une fortune indépendante, n'auraient-ils pas renversé tous les obstacles?

Ils n'en rencontrèrent pas beaucoup, en réalité, car ils n'eurent d'autre opposition que le manque de gracieuseté et d'affection.

Sir Walter ne fit aucune objection, et Élisabeth se contenta de paraître froide et indifférente. Le capitaine Wenvorth, avec son mérite personnel et ses 25,000 livres, n'était plus un zéro. On le trouvait digne de rechercher la fille d'un baronnet dépensier et absurde, qui n'avait pas eu assez de bon sens pour se maintenir dans la situation où la Providence l'avait placé, et qui ne pouvait donner à sa fille qu'une petite portion des 10,000 livres venant de sa mère.

Sir Walter, malgré sa vanité, était loin de penser que ce fût là un mauvais mariage. Au contraire, quand il vit Wenvorth davantage à la lumière du jour (et il le regarda bien), il fut frappé de sa bonne mine, et il sentit que cette supériorité physique pouvait entrer en balance avec le rang de sa fille.

Tout cela, aidé d'un nom bien sonnant, disposa Sir Walter à préparer sa plume avec bonne grâce pour insérer le mariage dans le livre d'honneur.

La seule personne dont l'opposition pouvait causer une sérieuse inquiétude était lady Russel. Anna savait que cette dame aurait quelque peine à renoncer à M. Elliot et qu'elle devrait faire des efforts pour rendre justice à Wenvorth.

Il lui fallait reconnaître qu'elle s'était trompée doublement; que, les manières de Wenvorth ne convenant pas à ses idées, elle avait été trop prompte à lui attribuer un caractère d'une impétuosité dangereuse; que, les manières de M. Elliot lui ayant plu précisément par leur correction et leur élégance, leur politesse et leur aménité, elle avait été trop prompte à y reconnaître un esprit bien équilibré.