Elle avait à faire une nouvelle provision d'opinions et d'espérances.

Il y a chez quelques personnes une pénétration naturelle que l'expérience ne peut égaler. Lady Russel avait été moins douée que sa jeune amie; mais c'était une excellente femme, et si elle avait la prétention d'avoir un bon jugement, elle voulait, avant tout, le bonheur d'Anna.

Quand la gêne du premier moment fut passée, elle se mit à aimer comme une mère l'homme qui assurait le bonheur de son enfant.

De toute la famille, Marie fut probablement la plus satisfaite. Ce mariage augmentait sa considération, et elle pouvait se flatter d'y avoir contribué en gardant Anna avec elle pendant l'automne. Elle était fort contente que Wenvorth fût plus riche que Benwick ou Hayter, car sa propre sœur devait être au-dessus des sœurs de son mari.

Elle eut à souffrir, peut-être, de voir reprendre à Anna son droit d'aînesse dans la société, et de la voir propriétaire d'un joli landau; mais elle avait un avenir qu'Anna n'avait pas. Son mari était fils aîné, et il hériterait d'Uppercross; et si elle pouvait empêcher Wenvorth d'être fait baronnet, elle ne voudrait pas changer avec Anna.

Il est à désirer que la sœur aînée soit également satisfaite de son sort, car un changement n'est pas probable. Elle a eu la mortification de voir M. Elliot se retirer, et personne ne s'est présenté qui puisse faire naître en elle le moindre espoir.

La nouvelle du mariage d'Anna fut pour M. Elliot un événement inattendu. Il dérangeait ses plans de bonheur conjugal et son espoir de garder Sir Walter célibataire, en le surveillant de près.

Quoique dérouté et désappointé, il pouvait encore faire quelque chose pour son propre plaisir et son intérêt. Il quitta Bath, et Mme Clay, s'en allant bientôt après, le bruit courut qu'elle s'était établie à Londres sous sa protection. On vit alors qu'il avait joué double jeu et qu'il était résolu à empêcher cette femme artificieuse de l'évincer.

Chez Mme Clay, la passion l'avait emporté sur l'intérêt, elle était rusée cependant aussi bien que passionnée; et l'on se demande aujourd'hui qui des deux sera le plus habile: si M. Elliot, après l'avoir empêchée d'épouser Sir Walter, ne sera pas amené à en faire sa femme.

Sir Walter et Élisabeth furent sans nul doute froissés et vexés en découvrant la duplicité de Mme Clay. Ils ont, il est vrai, pour se consoler leur grande cousine, mais ils sentiront bientôt que le métier de courtisan n'est pas toujours agréable.