—Oui; sous deux rapports elle me déplaît. D'abord c'est un moyen pour un homme de naissance obscure d'obtenir une distinction qui ne lui est pas due, d'arriver à des honneurs que ses ancêtres n'ont jamais rêvés; puis elle détruit totalement la beauté et la jeunesse. Un marin vieillit plus vite qu'un autre. J'ai toujours remarqué cela. Il risque par sa laideur de devenir un objet d'horreur pour lui-même, et il court la chance de voir le fils d'un domestique de son père arriver à un grade au-dessus du sien.

»Voici un exemple à l'appui de ce que je dis. Au printemps dernier, j'étais en compagnie de deux hommes:

»Lord Saint-Yves, dont le père a été ministre de campagne, presque sans pain. Je dus céder le pas à Lord Saint-Yves, et à un certain amiral Baldwin, le plus laid personnage qu'on puisse imaginer. Une figure martelée couleur d'acajou; tout était lignes et rides: trois cheveux gris d'un côté, et rien qu'un soupçon de poudre. «Au nom du ciel! quel est ce vieux garçon? dis-je à un ami qui se trouvait là.—Mon cher, c'est l'amiral Baldwin. Quel âge lui donnez-vous?—Soixante ans, dis-je.—Quarante, répondit-il. Pas davantage.»

»Figurez-vous mon étonnement. Je n'oublierai pas facilement l'amiral Baldwin. Je n'ai jamais vu un exemple si déplorable de la vie de mer; et c'est la même chose pour tous, à quelque différence près. Ballottés par tous les temps, dans tous les climats, ils arrivent à n'avoir plus figure humaine. C'est fâcheux qu'ils ne meurent pas subitement avant d'arriver à l'âge de l'amiral Baldwin.

—Ah! vraiment, Sir Walter, vous êtes trop sévère, dit Mme Clay. Ayez un peu de pitié des pauvres gens. Nous ne sommes pas tous nés beaux, et la mer n'embellit pas certainement. J'ai souvent remarqué que les marins vivent longtemps. Ils perdent de bonne heure l'air jeune. Mais n'en est-il pas ainsi dans beaucoup d'autres professions? Les soldats ne sont pas mieux traités, et même dans les professions plus tranquilles, il y a une fatigue d'esprit, sinon de corps, qui s'ajoute dans le visage d'un homme au travail du temps. Le légiste se consume, le médecin sort à toute heure, et par tous les temps, et même le prêtre est obligé d'entrer dans des chambres infectes, et d'exposer sa santé et sa personne à des miasmes empoisonnés. En réalité, les avantages physiques n'appartiennent qu'à ceux qui ne sont pas forcés d'avoir un état; qui vivent sur leur propriété, employant le temps à leur guise, sans se tourmenter pour acquérir. A ceux-là seuls sont réservés les dons de la santé et les plus grands avantages physiques.»

Il semblait que M. Shepherd, dans ses efforts pour disposer Sir Walter en faveur d'un marin, eût été doué d'une seconde vue, car la première offre vint d'un amiral Croft, dont son correspondant de Londres lui avait parlé.

Selon le rapport qu'il se hâta d'en faire à Kellynch, l'amiral, natif de Somersetshire et possesseur d'une très belle fortune, désirait s'établir dans son pays, et était venu à Tauton chercher dans les annonces s'il trouverait quelque chose à sa convenance dans le voisinage; n'en trouvant pas et entendant dire que Kellynch était peut-être à louer, il s'était présenté chez M. Shepherd pour avoir des renseignements détaillés.

Il avait montré un vif désir de louer, et fourni la preuve qu'il était un locataire recommandable.

«Qui est-ce que l'amiral Croft?» demanda Sir Walter d'un ton froid et soupçonneux.

M. Shepherd répondit qu'il était noble, et Anna ajouta: