—Oh! c'est à elles de venir, elles doivent savoir ce qui est dû à ma sœur. Cependant nous pouvons y entrer avant de faire notre promenade.»

Anna avait toujours trouvé très fâcheuse cette façon de comprendre les relations; mais, croyant qu'on avait à se plaindre de part et d'autre, elle avait cessé de s'en occuper. Elles allèrent à Great-House. On les introduisit dans un antique parloir carré, au parquet brillant et orné d'un maigre tapis. Mais les filles de la maison donnaient à cette pièce l'air de désordre indispensable, avec un grand piano à queue, une harpe, des jardinières, et de petites tables dans tous les coins. Oh! si les originaux des portraits accrochés à la boiserie, si les gentilshommes habillés de velours brun, et les dames, en satin bleu, avaient vu ce bouleversement de l'ordre et de la propreté! Les portraits eux-mêmes semblaient saisis d'étonnement!

Les Musgrove, comme leur maison, représentaient deux époques. Les parents étaient dans le vieux style anglais, les enfants, dans le nouveau. M. et Mme Musgrove étaient de très bonnes gens, affectueux et hospitaliers, sans grande éducation et sans aucune élégance. Leurs enfants avaient un esprit et des façons plus modernes. La famille était nombreuse, mais c'étaient encore des enfants, excepté Charles, Louisa et Henriette, jeunes filles de dix-neuf et vingt ans, qui avaient rapporté à la maison le bagage ordinaire des talents de pension, et n'avaient, comme mille autres jeunes filles, rien à faire que d'être gaies, heureuses, et suivre les modes. Leurs vêtements étaient parfaits, leurs figures assez jolies, leur esprit extrêmement bon, et leurs manières simples et agréables. Elles étaient très appréciées à la maison, et très recherchées au dehors. Anna les trouvait fort heureuses; mais cependant, soutenue, comme nous le sommes tous, par le sentiment de sa supériorité, elle n'aurait pas voulu changer contre toutes leurs jouissances son esprit cultivé et élégant.

Elle n'enviait que la bonne intelligence qui semblait régner entre elles, et cette mutuelle affection qu'elle-même avait si peu connue. Elles furent reçues très cordialement, et Anna ne trouva rien à critiquer. La demi-heure s'écoula en causerie agréable, et Anna ne fut pas peu surprise de voir les misses Musgrove les accompagner à la promenade sur l'invitation pressante de Marie.


[CHAPITRE VI]

Anna n'avait pas besoin de cette visite pour savoir qu'un changement de société amène un changement total de conversation, d'opinions et d'idées. Elle aurait voulu que les Elliot pussent voir combien leurs affaires, traitées avec une telle solennité à Kellynch, avaient ici peu d'importance. Cependant elle sentit qu'elle avait encore besoin d'une leçon, car elle avait compté sur plus de curiosité et de sympathie qu'elle n'en trouva. On lui avait bien dit: «Ainsi, miss Anna, votre père et votre sœur sont partis?» Ou bien: «J'espère que nous irons aussi à Bath cet hiver; mais nous comptons loger dans un beau quartier.» Ou bien, Marie disait: «En vérité! comme je m'amuserai seule ici pendant que vous serez à Bath!»

Anna se promettait de ne plus éprouver à l'avenir de telles déceptions, et pensait avec reconnaissance au bonheur inexprimable d'avoir une amie vraie et sympathique comme lady Russel.

Cependant elle trouvait très juste que chaque société dictât ses sujets de conversation. Les messieurs Musgrove avaient leur chasse, leurs chevaux, leurs chiens, leurs journaux. Les dames avaient les soins d'intérieur, la toilette, les voisins, la danse et la musique. Anna, devant passer deux mois à Uppercross, devait meubler son imagination et sa mémoire avec les choses d'Uppercross. Elle ne redoutait pas ces deux mois. Marie était abordable et accessible à son influence. Anna était sur un pied de bonne amitié avec son beau-frère; les enfants l'aimaient presque autant et la respectaient plus que leur mère. Ils étaient pour elle une source d'intérêt, d'amusement et d'occupation.

Charles était poli et agréable; il était certainement, comme esprit et comme bon sens, supérieur à sa femme. Cependant Anna et lady Russel pensaient qu'une femme intelligente aurait pu donner à son caractère plus de suite, à ses habitudes plus d'élégance, à ses occupations plus d'utilité et de sens pratique. Il ne mettait beaucoup d'ardeur à rien, si ce n'est au jeu, et il gaspillait son temps.