Anna put alors plaider sa propre cause; elle le fit de manière à ne lui laisser aucun scrupule. Charles tâcha d'obtenir, mais en vain, qu'elle vînt les rejoindre le soir. Bientôt elle eut le plaisir de les voir partir contents, quelque peu motivé que fût leur bonheur. Quant à elle, elle éprouvait autant de contentement qu'il lui était donné d'en avoir jamais. Elle se savait indispensable à l'enfant, et que lui importait que Frédéric Wenvorth se rendît agréable aux autres, à une demi-lieue de là?

Elle se demandait s'il envisageait cette rencontre avec indifférence, ou avec déplaisir. S'il avait désiré la revoir, il n'aurait pas attendu jusque-là, puisque les événements lui avaient donné l'indépendance qui lui manquait d'abord.

Charles et Marie revinrent ravis de leur nouvelle connaissance et de leur soirée. On avait causé, chanté, fait de la musique.

Le capitaine avait des manières charmantes; ni timidité, ni réserve; il semblait être une ancienne connaissance. Il devait, le lendemain, chasser avec Charles, et déjeuner avec lui à Great-House. Il s'était informé d'Anna comme d'une personne qu'il aurait très peu connue, voulant peut-être, comme elle, échapper à une présentation quand ils se rencontreraient.

Anna et Marie étaient encore à table le lendemain matin, quand Charles vint pour chercher ses chiens. Ses sœurs le suivaient avec Wenvorth, qui avait voulu saluer Marie. Celle-ci fut très flattée de cette attention et enchantée de le recevoir, tandis qu'Anna était agitée par mille sentiments dont le plus consolant était qu'il ne resterait pas longtemps. Son regard rencontra celui du capitaine; il fit de la tête un léger salut, puis il parla à Marie, dit quelques mots aux misses Musgrove; un moment la chambre sembla animée et remplie; puis Charles vint à la fenêtre dire que tout était prêt. Anna resta seule, achevant de déjeuner comme elle put.

«C'est fini, se répétait-elle avec une joie nerveuse. Le plus difficile est fait.» Elle l'avait vu! Ils s'étaient trouvés encore une fois dans la même chambre!

Bientôt, cependant, elle se raisonna, et s'efforça d'être moins émue. Presque huit années s'étaient écoulées depuis que tout était rompu. Combien il était absurde de ressentir encore une agitation que le temps aurait dû effacer! Que de changements huit ans pouvaient apporter! tous résumés en un mot: l'oubli du passé! C'était presque le tiers de sa propre vie. Hélas, il fallait bien le reconnaître, pour des sentiments emprisonnés, ce temps n'est rien. Comment devait-elle interpréter les sentiments de Wenvorth? Désirait-il l'éviter? Un moment après, elle se haïssait pour cette folle question. Malgré toute sa sagesse, elle s'en faisait une autre, que Marie vint résoudre, en lui disant brusquement:

«Le capitaine, qui a été si attentif pour moi, n'a pas été très galant à votre égard, Anna. Henriette lui a demandé ce qu'il pensait de vous, et il a répondu qu'il ne vous aurait pas reconnue, que vous étiez changée.»

En général, Marie manquait d'égards pour sa sœur, mais cette fois elle ne soupçonna pas quelle blessure elle lui faisait.

«Changée à ne pas me reconnaître!...»