Elle se soumit en silence, mais profondément humiliée. C'était donc vrai! et elle ne pouvait pas lui rendre la pareille, car lui n'avait pas vieilli. Les années qui avaient détruit la beauté de la jeune fille avaient donné à Wenvorth un regard plus brillant, un air plus mâle, plus ouvert, et n'avaient nullement diminué ses avantages physiques. C'était toujours le même Frédéric Wenvorth!

«Si changée qu'il ne l'aurait pas reconnue!» Ces mots ne pouvaient sortir de son esprit. Mais bientôt elle fut bien aise de les avoir entendus: ils étaient faits pour la refroidir et calmer son agitation.

Frédéric ne pensait pas qu'on répéterait ses paroles; il l'avait trouvée tristement changée et avait dit son impression. Il ne pardonnait pas à Anna Elliot; elle l'avait rejeté, abandonné, elle avait montré une faiblesse de caractère, que la nature confiante, décidée, du jeune homme ne supportait pas. Elle l'avait sacrifié pour satisfaire d'autres personnes. C'était de la timidité et de la faiblesse.

Il avait eu pour elle un profond attachement et n'avait jamais vu depuis une femme qui l'égalât; mais il n'entrait maintenant qu'un sentiment de curiosité dans le désir de la revoir. Elle avait perdu pour toujours son pouvoir.

Maintenant il était riche et désirait se marier. Il était prêt à donner son cœur à toute jeune fille aimable qui se présenterait à lui, excepté Anna Elliot. Il disait à sa sœur: «Je demande une jeune fille entre quinze et trente ans; un peu de beauté, quelques sourires, quelques flatteries pour les marins, et je suis un homme perdu. N'est-ce pas assez pour rendre aimable un homme qui n'a pas eu la société des femmes?»

Il disait cela pour être contredit. Son œil fier et brillant disait qu'il se savait séduisant, et il ne pensait guère à Anna en désignant ainsi la femme qu'il voudrait rencontrer: «Un esprit fort, uni à une grande douceur.»


[CHAPITRE VIII]

A dater de ce jour, le capitaine et Anna se trouvèrent souvent ensemble. Ils dînèrent chez M. Musgrove, car la santé de l'enfant ne pouvait pas servir plus longtemps de prétexte à sa tante.

Le passé devait sans doute se présenter souvent à leur mémoire. Dès le premier soir la profession du capitaine l'amena à dire: «En telle année............ avant d'embarquer.......,» etc. Sa voix ne tremblait pas, mais Anna était sûre qu'elle était associée à son passé. Autrefois, ils étaient tout l'un pour l'autre: maintenant plus rien. Ils ne se parlaient pas, eux qui autrefois, au milieu de la plus nombreuse réunion, eussent trouvé impossible de ne pas se parler! Jamais, à l'exception de l'amiral et de sa femme, on n'eût trouvé deux cœurs aussi unis qu'ils l'étaient autrefois.