Elle avait quitté le piano; il prit sa place, essayant de noter un air dont il voulait donner une idée aux misses Musgrove. Elle s'approcha par hasard; alors il se leva et avec une politesse étudiée:
«Je vous demande pardon, mademoiselle, c'est votre place;» et malgré le refus d'Anna il se retira.
Elle en avait assez! Cette froide et cérémonieuse politesse était plus qu'elle n'en pouvait supporter.
[CHAPITRE IX]
Le capitaine Wenvorth était venu à Kellynch comme chez lui, pour y rester autant qu'il lui plairait; car il était aimé par l'amiral comme un frère. Il avait fait le projet d'aller voir son frère, dans le comté de Shrop, mais l'attrait d'Uppercross l'y fit renoncer. Il y avait tant d'amitié, de flatterie, quelque chose de si séduisant dans la réception qu'on lui faisait; les parents étaient si hospitaliers, les enfants si aimables, qu'il ne put s'arracher de là.
Bientôt on le vit chaque jour à Uppercross. Les Musgrove n'étaient pas plus empressés à l'inviter que lui à venir, surtout le matin, car l'amiral et sa femme sortaient toujours ensemble quand il n'y avait personne au château. Ils s'intéressaient à leur nouvelle propriété et visitaient leurs prairies, leurs bestiaux, ou faisaient volontiers un tour en voiture.
L'intimité du capitaine était à peine établie à Uppercross, quand Charles Hayter y revint, et en prit ombrage.
Charles Hayter était l'aîné des cousins. C'était un très aimable et agréable jeune homme, et jusqu'à l'arrivée de Wenvorth, un grand attachement semblait exister entre lui et Henriette. Il était dans les ordres, mais sa présence n'étant pas exigée à la cure, il vivait chez son père à une demi-lieue d'Uppercross.
Une courte absence avait privé Henriette de ses attentions, et en revenant il vit avec chagrin qu'on avait pris sa place.