Mme Musgrove et Mme Hayter étaient sœurs, mais leur mariage leur avait fait une position très différente. Tandis que les Musgrove étaient les premiers de la contrée, la vie mesquine et retirée des Hayter, l'éducation peu soignée des enfants, les auraient placés en dehors de la société sans leurs relations avec Uppercross.
Le fils aîné était seul excepté; il était très supérieur à sa famille comme manières et culture d'esprit.
Les deux familles avaient toujours été dans des termes excellents, car d'un côté il n'y avait pas d'orgueil; de l'autre, pas d'envie. Les misses Musgrove avaient seulement une conscience de leur supériorité qui leur faisait patronner leurs cousines avec plaisir.
Henriette semblait avoir oublié son cousin; on se demandait si elle était aimée du capitaine. Laquelle des deux sœurs préférait-il? Henriette était peut-être plus jolie, Louisa plus intelligente. Les parents, soit ignorance du monde, soit confiance dans la prudence de leurs filles, semblaient laisser tout au hasard et ne se préoccuper de rien.
Au cottage, c'était différent. Le jeune ménage semblait plus disposé à faire des conjectures, et Anna eut bientôt à écouter leurs opinions sur la préférence de Wenvorth. Charles penchait pour Louisa, Marie pour Henriette, et tous les deux s'accordaient à dire qu'un mariage avec l'une ou avec l'autre serait extrêmement désirable. Wenvorth avait dû, d'après ses propres paroles, gagner 50,000 livres pendant la guerre; c'était une fortune, et s'il survenait une autre guerre, il était homme à se distinguer.
«Dieu! s'écriait Marie, s'il allait s'élever aux plus grands honneurs! S'il était créé baronnet! Lady Wenvorth! cela sonne très bien. Quelle chance pour Henriette. C'est elle qui prendrait ma place en ce cas, et cela ne lui déplairait pas. Mais après tout, ce ne serait qu'une nouvelle noblesse, et je n'en fais pas grand cas.»
Marie aurait voulu qu'Henriette fût préférée pour mettre fin aux prétentions de Hayter. Elle regardait comme une véritable infortune pour elle et pour ses enfants que de nouveaux liens de parenté s'établissent avec cette famille.
«Si l'on considère, disait-elle, les alliances que les Musgrove ont faites, Henriette n'a pas le droit de déchoir, et de faire un choix désagréable aux personnes principales de sa famille, en leur donnant des alliés d'une condition inférieure. Qui est Charles Hayter, je vous prie? Rien qu'un ministre de campagne. C'est un mariage très inférieur pour miss Musgrove d'Uppercross.» Son mari ne partageait pas son avis, car son cousin, qu'il aimait beaucoup, était un fils aîné, et avait ainsi droit à sa considération.
«Vous êtes absurde, Marie, disait-il. Charles Hayter a beaucoup de chance d'obtenir quelque chose de l'évêque; et puis, il est fils aîné, et il héritera d'une jolie propriété. L'état de Winthrop n'a pas moins de deux cent cinquante acres, outre la ferme de Tauton, une des meilleures de la contrée. Charles est un bon garçon, et quand il aura Winthrop, il vivra autrement qu'aujourd'hui. Un homme qui a une telle propriété n'est pas à dédaigner. Non, Henriette pourrait trouver plus mal. Si elle épouse Hayter, et que Louisa puisse avoir Wenvorth, je serai très satisfait.»
Cette conversation avait lieu le lendemain d'un dîner à Uppercross: Anna était restée à la maison sous le prétexte d'une migraine, et avait eu le double avantage d'éviter Wenvorth et de ne pas être prise pour arbitre. Elle aurait voulu que le capitaine se décidât vite, car elle sympathisait avec les souffrances de Hayter, pour qui tout était préférable à cette incertitude. Il avait été très froissé et très inquiet des façons de sa cousine. Pouvait-il si vite être devenu pour elle un étranger? Il n'avait été absent que deux dimanches. Quand il était parti, elle s'intéressait à son changement de cure, pour obtenir celle d'Uppercross du Dr Shirley, malade et infirme. Quand il revint, hélas! tout intérêt avait disparu. Il raconta ses démarches, et Henriette ne lui prêta qu'une oreille distraite. Elle semblait avoir oublié toute cette affaire.