Bientôt cependant Hayter sembla abandonner la place. Trois jours se passèrent sans qu'on le vît; il refusa même une invitation à dîner. M. Musgrove l'ayant trouvé chez lui entouré de gros livres en avait conclu qu'il usait sa santé au travail. Marie pensait qu'il était positivement refusé par Henriette, tandis que son mari, au contraire, l'attendait chaque jour. Enfin Anna l'approuvait de s'absenter.

Vers cette époque, par une belle matinée de novembre, Charles Musgrove et le capitaine étaient à la chasse. Anna et Marie, tranquillement assises, travaillaient au cottage, quand les misses Musgrove passèrent et, s'approchant de la fenêtre, dirent qu'elles allaient faire une promenade, trop longue pour Marie. Celle-ci, un peu choquée, répondit:

«Mais si! j'irais volontiers, j'aime les longues promenades.»

Anna vit aux regards des jeunes filles que c'était là précisément ce qu'elles ne voulaient pas, et admira de nouveau cette habitude de famille qui mettait dans la nécessité de tout dire et de tout faire ensemble, sans le désirer. Elle tâcha de dissuader Marie d'y aller; mais, n'y réussissant pas, elle pensa qu'il valait mieux accepter aussi, pour elle-même, l'invitation beaucoup plus cordiale des misses Musgrove, car sa présence pouvait être utile pour retourner avec sa sœur et ne pas entraver leurs plans.

«Qui leur fait supposer que je ne puis faire une longue promenade? disait Marie en montant l'escalier. On semble croire que je ne suis pas bonne marcheuse, et cependant elles n'auraient pas été contentes si j'avais refusé. Quand on vient ainsi vous demander quelque chose, est-ce qu'on peut dire: Non?...»

Au moment où elles se mettaient en route, les chasseurs revinrent. Ils avaient emmené un jeune chien qui avait gâté leur chasse et avancé leur retour. Ils étaient donc tout disposés à se promener.

Si Anna avait pu le prévoir, elle serait restée à la maison. Elle se dit qu'il était trop tard pour reculer, et ils partirent tous les six dans la direction choisie par les misses Musgrove. Quand le chemin devenait plus étroit, Anna s'arrangeait pour marcher avec son frère et sa sœur; elle ne voulait pas gêner les autres. Son plaisir à elle était l'air et l'exercice, la vue des derniers rayons de soleil sur les feuilles jaunies; et aussi de se répéter tout bas quelques-unes des poétiques descriptions de l'automne, saison qui a une si puissante influence sur les âmes délicates et tendres. Tout en occupant son esprit de ces rêveries, de ces citations, il lui fut impossible de ne pas entendre la conversation du capitaine avec les deux sœurs. C'était un simple bavardage animé, comme il convient à des jeunes gens sur un pied d'intimité. Il causait plus avec Louisa qu'avec Henriette. La première y mettait plus d'entrain que l'autre. Elle dit quelque chose qui frappa Anna. Après avoir admiré à plusieurs reprises cette splendide journée, le capitaine ajouta:

«Quel beau temps pour l'amiral et pour ma sœur! Ils font ce matin une longue promenade en voiture: nous pourrons les voir en haut de ces collines. Ils ont dit qu'ils viendraient de ce côté. Je me demande où ils verseront aujourd'hui? Ah! cela leur arrive souvent; mais ma sœur ne s'en préoccupe pas.

—Pour moi, dit Louisa, à sa place j'en ferais autant. Si j'aimais quelqu'un comme elle aime l'amiral, rien ne pourrait m'en séparer, et j'aimerais mieux être versée par lui que menée en sûreté par un autre.»

Cela fut dit avec enthousiasme.