«Miss Elliot, dit celle-ci, vous devez être fatiguée: laissez-nous le plaisir de vous reconduire. Il y a largement place pour trois; si nous étions aussi minces que vous, on pourrait tenir quatre. Venez, je vous en prie.»

L'hésitation n'était pas permise à Anna. L'amiral insista aussi. Refuser était impossible. Le capitaine se tourna vers elle, et, sans dire un mot, l'aida tranquillement à monter en voiture.

Oui, il avait fait cela! Elle était là, assise par la volonté et les mains de Frédéric! Il avait vu sa fatigue, et avait voulu qu'elle se reposât. Elle fut touchée de cette manifestation de ses sentiments. Elle comprit sa pensée. Il ne pouvait pas lui pardonner, mais il ne voulait pas qu'elle souffrît. Il y était poussé par un sentiment d'affection qu'il ne s'avouait pas à lui-même. Elle ne pouvait y penser sans un mélange de joie et de chagrin.

Elle répondit d'abord distraitement aux bienveillantes remarques de ses compagnons. On était à moitié chemin, quand elle s'aperçut qu'on parlait de Frédéric!

«Il veut certainement épouser l'une des deux, dit l'amiral; mais cela ne nous dit pas laquelle.

—Il y va depuis assez longtemps pour savoir ce qu'il veut. C'est la paix qui est cause de tout cela. Si la guerre éclatait, il serait bientôt décidé. Nous autres marins, miss Elliot, nous ne pouvons pas faire longtemps notre cour en temps de guerre. Combien s'écoula-t-il de temps, ma chère, entre notre première entrevue et notre installation à Yarmouth?

—Nous ferons mieux de n'en rien dire, dit gaîment Mme Croft, car si miss Elliot savait combien ce fut vite fait, elle ne croirait jamais que nous ayons pu être heureux. Cependant je vous connaissais de réputation longtemps auparavant.

—Et moi j'avais entendu parler de vous comme d'une jolie fille. Fallait-il attendre davantage? Je n'aime pas à avoir longtemps de pareils projets en tête. Je voudrais que Frédéric découvrît ses batteries, et amenât une de ces jeunes misses à Kellynch. Elles trouveraient de la compagnie. Elles sont charmantes toutes deux, je les distingue à peine l'une de l'autre.

—Elles sont très simples et très gracieuses vraiment, dit Mme Croft d'un ton moins enthousiaste, ce qui fit supposer à Anna qu'elle ne les trouvait pas tout à fait dignes de son frère. «C'est une famille très respectable, d'excellentes gens. Mon cher amiral, faites donc attention, nous allons verser.» Elle prit les rênes et évita l'obstacle, puis empêcha la voiture de tomber dans une ornière, ou d'accrocher une charrette. Anna s'amusa à penser que cette manière de conduire ressemblait peut-être à celle dont ils faisaient leurs affaires. Cette pensée la conduisit jusqu'au cottage.